Anne-Élisabeth Bossé: née pour jouer

Elle est l’une des jeunes comédiennes les plus en vue. Rôle comique ou tragique, prostituée attachante, tenancière d’hôtel contemporaine de Séraphin, millenial mélangée ou homme à barbe (!), Annéli, pour les amis, n’a peur de rien, peut tout faire. Et bien le faire.

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Photo: Maude Chauvin

Photo: Maude Chauvin

Kim Lizotte, humoriste et co-auteure (avec Louis Morissette) de la télésérie Les Simone, m’avait averti : « Annéli est la fille qui a le plus de charme que je connaisse, tous les hommes qui la rencontrent en tombent amoureux. » Des paroles qui, rapportées à Anne-Élisabeth Bossé, ont provoqué chez elle rire gêné et rose aux joues. « Oh… je ne suis pas certaine de ça… L’humour, c’est à la fois mon moyen de défense et ma façon d’entrer en contact avec les gens. Je peux être étonnante par ma répartie, et donner l’impression d’être dégourdie parce que ma pensée est dégourdie. »

Nous jasions depuis une bonne demi-heure, assis sur un banc public à l’abri du soleil, mais non des fourmis. D’entrée de jeu, la comédienne m’avait dit de l’appeler Annéli. Oui, j’étais sous le charme, mais j’avais craqué bien avant de la rencontrer dans ce parc de Rosemont.

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Une des grandes de sa génération

En 2010, dans Les amours imaginaires, trois minutes à l’écran en « fille à lunettes » complètement gaga pour un gars (« Glenn Close dans Fatal Attraction ? C’est moé. ») avaient suffi pour qu’elle vole la vedette. Et se retrouve en nomination au prix Génie de la meilleure actrice dans un second rôle, à Toronto. « Je sais, c’est absurde », a-t-elle fait en haussant les épaules, à propos des retombées extraordinaires de ce cadeau du ciel signé Xavier Dolan qui a lancé sa carrière et changé son existence. « Il m’avait vue dans Les Appendices », émission à sketches disjonctée où elle a fait ses gammes pendant neuf saisons à Télé-Québec et joué maints personnages, dont Guy, un gai des années 1970. « Mais on se connaissait déjà, j’avais été la coloc de François Arnaud, qui était dans J’ai tué ma mère. Xavier me trouvait drôle
et m’aimait bien, il m’a donné ce petit rôle. » Il lui en offrira un autre, éclair, dans son opus suivant, Laurence Anyways. « On se texte, on se voit rarement. L’an passé, il participait à un événement à Los Angeles pour Louis Vuitton et il m’a invitée à y aller avec lui et Monia Chokri. »

 

Après Xavier, tout a déboulé 

30 vies, Les bobos, Toute la vérité, Les pêcheurs, Les pays d’en haut, des premiers rôles sur les planches, au TNM notamment dans une pièce d’Oscar Wilde, des films aussi, La passion d’Augustine, Félix et Meira… Sans oublier bien sûr Série noire, où sa Charlène pratiquait le plus vieux métier du monde, « adepte du “crosse-tette”, aussi appelé branlette espagnole et cravate de notaire », selon le quotidien Le Devoir. Pour ce qui est des Simone, première production télé où Annéli tient le haut de l’affiche, la deuxième saison, en ondes cet automne, s’annonce encore meilleure. « Les polarités sont encore plus exploitées, avec encore plus de scènes loufoques et d’autres, plus dramatiques », dit-elle.

Dix ans après sa sortie du Conservatoire, elle fait partie du peloton de tête des actrices de sa génération. Formidable, non ? « Oui, mais je ne m’attends pas à grand-chose dans la vie, je suis drôlement faite. Instinctive, je suis incapable de me projeter dans l’avenir. J’avais une motivation : être comédienne. Non seulement j’en suis une et ça fonctionne, mais j’ai une maison, un chum. Étonnant. »

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Achetée avec son frère, la maison est située à quelques rues d’ici. Et le chum, Guillaume Pineault, ostéopathe devenu humoriste, s’y trouvait probablement à cette heure. C’est devant chez elle qu’il lui a donné un premier french kiss le soir de leur rencontre, ils ont emménagé ensemble six mois plus tard, puis ont visité l’Islande, informations glanées sur l’un ou l’autre de leurs comptes Instagram. « C’est surtout lui qui parle de nous. Quand t’es amoureuse, une partie de toi a envie de le dire, de faire comme ta cousine comptable qui va dans le Sud avec son chum et qui met des photos. Sauf que, dans notre cas, c’est suivi par 80 000 personnes. » Et ça se retrouve dans les pages croustillantes du « Sac de chips » du Journal de Montréal… « Ça m’a surprise. Je ne pensais pas qu’un voyage d’amoureux intéresserait autant les gens. Maintenant, j’y vais avec mon esprit, j’y vais avec mon cœur, et si jamais notre relation arrive à un terme, on gérera la situation. Et je ne ferai pas de suivi. Ce n’est pas la rançon de la gloire : tu nous as montré ton bonheur, montre-nous la suite, le Québec a le droit de savoir. C’est pas vrai. Le Québec va savoir ce que j’ai bien envie de lui dire.

 

Photo: Maude Chauvin

Photo: Maude Chauvin

 

La La Land, version Annéli

Depuis qu’elle a révélé, en entrevue, qu’une de ses professeurs d’art dramatique avait lancé aux finissantes qu’elles joueraient toutes des jeunes premières, « sauf peut-être vous, Anne-Élisabeth », l’anecdote revient continuellement sur le tapis. Et la principale intéressée est « ben tannée. Tout le monde me dit : “Ah ! elle doit s’en mordre les doigts aujourd’hui.” Mais ce n’est rien de tout ça. Et ce qu’elle a dit n’était pas méchant ni faux. Aucun prof ne m’a vue comme Isabelle Blais quand j’étais à l’école. Je n’ai jamais joué Juliette. »

« Ça te manque ? C’est pourtant un rôle intéressant… »

« Un rôle devient intéressant avec ce qu’on en fait. Un rôle, c’est quoi ? Juliette, c’est quoi ? Ce sont des mots. C’est abstrait. Il faut y mettre de soi, de son cœur, pour convaincre les gens que c’était nous et personne d’autre qui pouvait le jouer. »

Avec Maxim, personnage principal des Simone, on peut dire que c’est réussi. À croire que cette jeune femme « sensible, débrouillarde, ayant un sens de la répartie, imparfaite, impulsive, amoureuse, en quête identitaire », selon la description officielle de Radio-Canada, a été imaginée pour elle. « Non, assure Kim Lizotte, je n’avais aucune des filles en tête. On a vu au moins 80 comédiennes pour le rôle de Maxim. » Annéli confirme : « J’ai auditionné le 23 décembre à 17 h 30, j’étais l’une des dernières actrices qu’ils rencontraient, je sortais d’un tournage, j’étais brûlée, je n’avais pas encore acheté de cadeaux de Noël et je venais de me faire crisser là par mon chum. Et comme Kim devait être là mais n’y était pas, c’est la directrice de casting, une Française de 60 ans, qui m’a donné la réplique. C’était pourri, j’étais tellement triste. » Un souvenir qui, étrangement, lui a arraché un petit rire. « C’était comme un coup de dés. »

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 Des histoires d’auditions, Annéli en a quelques-unes de gratinées, qui évoquent les déboires de l’héroïne dans La La Land – « J’ai a-do-ré ce film. » Il y a celle pour un rôle secondaire dans une websérie. « Je devais mimer une fellation à un gars qui ne voulait pas, qui me repoussait, et je me faufilais entre ses jambes, et j’entendais les commentaires, ouais, on n’est pas sûrs si elle est assez grande, en parlant de moi. C’était pas dégradant, mais pas loin. Et tout ça pour me rendre compte que le rôle était réservé à une autre fille pour des questions de subventions. »

Parler de son art l’allume plus que tout, et lui fait oublier les fourmis sur le banc du parc, charmées par la comédienne elles aussi. Un jour, au théâtre, elle a eu un trou de mémoire. Elle en est sortie, mais traumatisée. « C’est l’équivalent de m’être fait briser le cœur par la chose que j’aime le plus au monde. Après, j’ai fait de l’hypnose, des crises d’anxiété, j’ai tremblé sur scène. Maintenant, je pense que c’est derrière moi. Ça m’a rendue plus forte, et ça m’a fragilisée. Je ne serai jamais à l’aise sur scène comme je l’étais. Jamais. »

Photo: Maude Chauvin

Photo: Maude Chauvin

 

Assumer qui on est

Simone de Beauvoir a écrit : « On ne naît pas femme, on le devient. » À écouter Annéli, il est tentant d’ajouter : « On ne devient pas actrice, on naît comme ça. » Ce métier où il y a tant d’appelées et si peu d’élues s’est imposé chez la petite Anne-Élisabeth de Sorel-Tracy, envers et contre tout. « On a tellement voulu me diriger vers autre chose, on m’a tellement suggéré d’avoir un plan B que, quand un orienteur au secondaire m’a dit, avec les notes que t’as, tu pourrais être actuaire, j’ai fait, OK, OK. Je ne savais même pas ce que c’était, actuaire. » Elle était bonne en classe, forte en maths, ses parents (un policier et une technicienne en radiologie) la voyaient déjà bien installée, avec un revenu fixe et un régime de retraite. Sauf que…  « Je n’ai jamais voulu faire autre chose que ça. Dans mon cas, c’est de l’ordre d’une vocation. J’ai quatre ans, j’entre à la maternelle, il est question d’un spectacle, je lève la main. J’ai toujours eu un grand besoin d’être regardée, entendue et, accessoirement, aimée. Mais d’où ça sort ? Je n’avais jamais vu de pièce de théâtre. La notion même de théâtre était complètement abstraite. »

Elle dit avoir « très souvent » songé à abandonner. « Mon parcours a été difficile. J’ai essuyé tellement de refus que je me disais : “Peut-être que je n’ai pas ce qu’il faut, moi qui ai toujours pensé que j’avais un p’tit quelque chose.” J’arrivais avec une proposition très forte. Tout dépassait, tout dérangeait. J’ai un visage très particulier, il aurait fallu que j’aie un p’tit nez retroussé. Je parle sur le bout de la langue, on m’a dit en audition que je devrais suivre des cours de diction… Et, à un moment donné, tout ce que j’ai assumé a rencontré le désir des gens. »

Kim Lizotte, qui la connaît bien, qui a voyagé avec elle à New York et dans un tout-compris au Mexique (« on a tellement ri », a souligné Annéli), avoue être encore « intimidée par elle, impressionnée par son talent. J’espère qu’elle va être dans ma vie longtemps. » Et dans la nôtre.

On pourra voir Anne-Élisabeth Bossé dans le film Le trip à trois, à l’affiche le 20 décembre prochain.

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