Je suis féministe, le livre : entrevue avec les deux directrices

Quand le blogue Je suis féministe a été lancé en 2008, qui aurait pu se douter que, huit ans plus tard, il aurait encore toute sa pertinence? Les codirectrices Marianne Prairie et Caroline Roy-Blais ont extirpé des entrailles du site des textes pertinents et éclairants sur le féminisme d’aujourd’hui. Entrevue et extrait.

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Est-ce la même chose être féministe en 2008, et maintenant, en 2016 ?

Caroline Roy-Blais: Non! En 2008, quand j’ai entendu Marianne parler de jesuisfeministe.com à la radio en se butant à des réticences et à des commentaires de l’animateur, je me suis sentie interpellée! Marianne s’adressait à moi. Je venais à peine de m’ouvrir un compte Facebook, je commençais mes études féministes et je prenais souvent position pour dénoncer des publicités sexistes. Il y avait beaucoup de débats à la suite de mes publications, des amies d’enfance m’écrivaient des insultes, ma famille me trouvait «lourde». J’avais besoin d’un endroit où parler de mes exaspérations, d’un «safe space». Je suis féministe a été mon «safe space». Du moins, jusqu’à l’arrivée des trolls. Aujourd’hui, le féminisme est plus présent dans l’espace public qu’en 2008 et je trouve ça beaucoup plus facile me dire féministe, «parce qu’on est en 2016!»

Marianne Prairie: Exactement. En huit ans, la connotation du mot «féministe» a énormément évolué. En 2008, c’était souvent une insulte. Aujourd’hui, le terme est un peu moins péjoratif parce que des vedettes et des figures publiques l’assument avec aplomb. Mais ÊTRE féministe, s’engager pour faire valoir les droits des femmes, est sensiblement pareil. C’est aussi dérangeant et je crois que ça doit l’être.

Couverture.Je.suis.feministe.ArticleComment le web a-t-il changé l’engagement des féministes de la troisième vague? Est-ce devenu le principal lieu du combat?

Caroline Roy-Blais: L’arrivée du web a peut-être facilité le réseautage entre les jeunes féministes. On n’avait plus besoin de se rencontrer dans des endroits précis, concilier des horaires, chacune pouvait militer activement de chez elle! Je ne dirais pas que c’est le principal lieu du combat, mais c’est le principal lieu de réseautage, de mobilisation, d’amitié et de solidarité avec d’autres féministes.

Marianne Prairie: Je sens que le web permet une mobilisation plus rapide, plus vaste, mais peut-être moins «engagée». C’est confortable, de militer derrière son écran. Toutefois, c’est une tribune plus accessible pour certaines voix, un formidable outil d’éducation et de sensibilisation qui doit faire partie des stratégies. Mais ça ne peut pas être seulement ça.

Quel est l’enjeu principal pour les «jeunes féministes» d’aujourd’hui?

Caroline Roy-Blais: Le principal enjeu? La cohésion! Ha! ha! Plus sérieusement, c’est certain qu’à la gang qu’on est à se dire féministes, on ne peut pas toutes être d’accord. Ce n’est pas un parti politique, on ne vend pas de cartes de membre! Sinon, l’enjeu principal, selon moi, c’est l’intersectionnalité, c’est-à-dire l’inclusion des autres luttes aux inégalités sociales. Nous devons tenir compte des oppressions que vivent les femmes racisées, handicapées, souffrant de problèmes de santé mentale, ainsi que les personnes LGBTQIA et non binaires (ne se considérant ni homme ni femme).

Marianne Prairie: Absolument. Et on ne peut pas envisager un combat en vase clos, sans tenir compte de la société et du contexte dans lequel il s’incarne. Le meilleur exemple en ce moment, c’est la mobilisation autour de la culture du viol. On y trouve autant les stéréotypes de genre intégrés depuis l’enfance que la démonstration du fait que l’appareil de justice est inadéquat dans les cas de plainte pour agression sexuelle. De plus, certains médias ont tendance à protéger l’agresseur sans croire la victime. Cet enjeu est majeur parce qu’il touche un nombre ahurissant de femmes.

Je suis féministe, le livre, Éditions du remue-ménage, 2016

Le lancement a lieu le 4 novembre, à la Librairie de Verdun. 


La Jeune Féministe™

La figure de la Jeune Féministe™ sert un but bien précis dans la mythologie féministe québécoise : la lutte continue, la sororité existe toujours, nous vaincrons.

Cette figure s’inscrit dans la même lignée que Thérèse Casgrain, Pauline Marois ou Françoise David : elle est un peu mythique bien qu’imparfaite.

La figure de la Jeune Féministe™ est le produit d’un discours générationnel simpliste autosatisfait de ses constructions narratives réductrices.

La Jeune Féministe™ est ben d’adon pour redorer le blason féministe ; elle est très sympathique dans un beau photo shoot de Châtelaine.

La Jeune Féministe™ n’est pas certaine si sa voix est entendue dans les grandes instances du Féminisme Québécois™.

Lorsqu’elle s’organise avec d’autres Jeunes Féministes™, la Jeune Féministe™ se fait toutefois dire qu’elle est âgiste, car elle exclurait les autres féministes de ses groupes.

La figure de la Jeune Féministe™ est une projection des fantasmes d’autres féministes lorsqu’elle n’est pas tout simplement ridiculisée par les antiféministes.

La Jeune Féministe™ a lu Micheline Dumont, bell hooks, Jessica Valenti, Martine Delvaux, Christine Delphy et Lena Dunham. La Jeune Féministe™ est universitaire.

La Jeune Féministe™ maîtrise les réseaux sociaux, mais attention ! le cyberféminisme n’est pas du « militantisme de terrain ».

8. Ce portrait de la Jeune Féministe™ présente tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle n’est pas, tout ce qu’on lui reproche, tout ce qui fait qu’on la louange.194

La Jeune Féministe™ n’est pas consciente de l’hypersexualisation qui la guette, parce que les adultes savent mieux qu’elle ce qu’est sa sexualité.

La Jeune Féministe™ a 20 ans pour l’éternité. Anyway, la Jeune Féministe™ existe seulement depuis la grève étudiante de 2012.

La Jeune Féministe™ est instrumentalisée à tout vent pour avoir « l’avis des jeunes », mais elle n’a pas assez d’expérience pour savoir de quoi elle parle.

La Jeune Féministe™ se fait poser des questions seulement sur des « enjeux féminins », parce que le reste, tsé, on va demander à GND.

Les Jeunes Féministes™ n’en finissent plus d’être jeunes, pimpantes et prêtes à débattre d’idées supposément révolues, seulement si cela revient à la mode.

Les Jeunes Féministes™ écrivent sur des sujets maintes et maintes fois abordés par leurs prédécesseures. C’est à se demander ce que les Jeunes Féministes™ lisent.

La Jeune Féministe™ se fait inviter à des cocktails du Conseil du statut de la femme pour faire rajeunir la moyenne d’âge de l’audience qui écoute les success stories des femmes d’affaires à l’égo surdimensionné-mais-pas-trop-pas-comme-les-hommes-voyons.

La Jeune Féministe™ ne dérange pas ou prou.

La Jeune Féministe™ est nécessairement « une femme née femme ». (Il ne faudrait pas qu’elle trouble les codes féminins – trop masculine ou trop féminine –, car même le mouvement féministe™ questionnerait sa légitimité.)

La Jeune Féministe™ est définitivement de race caucasienne puisqu’elle est l’héritière directe des Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain et Simonne Monet-Chartrand. Elle est québécoise de souche. (À part les deux filles de Idle No More, là.)

Si la Jeune Féministe™ s’entête à faire dans l’action collective, alors elle reçoit une mise en demeure aux côtés de ses compagnes, elle s’endette, elle se rend vulnérable à la violence intime et étatique, elle se fait dire par les autres féministes comment mener LA lutte féministe comme il faut, elle se fait mansplainer le féminisme par ses « alliés proféministes », elle se fait tabasser dans la rue parce qu’elle n’est pas hétérosexuelle, ou encore un chroniqueur publie sa photo afin de pointer du doigt une soi-disant « contradiction » entre sa présentation de soi et sa religion.

La Jeune Féministe™ s’organise de façon anonyme pour se protéger des attaques sexistes, mais se fait dire qu’elle est lâche et elle n’est pas à la hauteur du débat public et de la « liberté d’expression ».

La Jeune Féministe™ n’est pas consciente qu’elle s’aliène elle-même lorsqu’elle écoute sa porn-féministe-éthique-diversifiée-les-acteurs-et-actrices-ayant-des-bonnes-conditions-de-travail-et-de-la-contraception.

La Jeune Féministe™ sourit (jaune) lorsqu’elle reçoit des menaces de viol dans sa boîte courriel.

La Jeune Féministe™ critique le féminisme de Beyoncé mais reconnaît Julie Snyder comme un modèle féministe québécois.

La Jeune Féministe™ s’engage dans des fils Facebook infinis pour « éduquer » ceux qui demandent à l’être seulement pour finir sous une pluie d’insultes dégradantes.

La Jeune Féministe™ remarque que la Ligne du temps du REQEF… ne commence qu’avec la place des femmes en Nouvelle-France, donc exit les femmes autochtones pré-colonisation française.

La Jeune Féministe™ est montréalaise et court les lancements des Éditions du remue-ménage pour faire bonne impression.

La Jeune Féministe™ a de la misère à prendre position sur la question du travail du sexe, ou de la prostitution, bref elle est toute mêlée dans son vocabulaire.

La Jeune Féministe™ a une relation d’amour-haine avec la culture populaire, les talons hauts et le maquillage.

La Jeune Féministe™ snobe les événements importants du Féminisme Québécois™.

La Jeune Féministe™ croit comprendre le concept d’intersectionnalité des oppressions.

La Jeune Féministe™ hésite à prendre sa carte de membre de la FFQ.

La Jeune Féministe™ est unidimensionnelle.

La Jeune Féministe™ est.

Texte écrit à quatre mains par Marie-Anne Casselot et Catherine Plouffe Jetté, 29 mai 2015

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