Danse traditionnelle: Et que ça swigne!

Quétaines et moribonds, les sets carrés? Pantoute! Ça gigue et ça swigne sa compagnie d’aplomb même dans les milieux les plus branchés, et avec autant d’euphorie qu’il y a 100 ans, grâce à de jeunes artistes résolus à garder vivantes ces danses du «bon vieux temps». Mais pas dans un sous-sol d’église!

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Photo : Stéphane Brazeau

Ça fait 15 ans que Yaëlle Azoulay, une Montréalaise de 31 ans d’origine franco-marocaine, s’attire des « hein ? » et des « pour vrai ? » quand elle raconte ce qu’elle fait dans la vie : gigueuse, chorégraphe et calleuse dans les veillées de danse traditionnelle québécoise. Des occupations plus inusitées que directrice des ventes ou massothérapeute, elle en a conscience – ils ne sont pas plus d’une trentaine dans la province à exercer sa profession. Ce qui l’agace un peu, c’est la stupéfaction que provoque sa passion : « Ça intéresse encore les jeunes, ça ? Elle est où, ta ceinture fléchée ? » Comme si le folklore québécois était une affaire d’arrière-grand-mère, bonne pour les archives nationales et les musées.

Mais il suffit de se pointer une fois à l’une des nombreuses Veillées du Plateau à Montréal, ou au festival La Virée de Carleton-sur-Mer au mois d’octobre, pour que le cliché de La soirée canadienne à Télé-Métropole vole en éclats. Tassez-vous de d’là, ça déménage côté ambiance, et la jeunesse ne se fait pas tordre un bras pour participer.

Même humeur jubilatoire au Festival Mémoire et Racines de Joliette, sorte de Woodstock de la musique folklorique, où je me suis rendue cet été pour voir Yaëlle « caller une veillée » (en gros, un calleur explique aux danseurs les figures qu’ils doivent exécuter en utilisant un langage rythmé – un art qui, chez certains particulièrement en verve, se rapproche du rap !) en compagnie des musiciens de Bon Débarras. Sur le plancher, des centaines de pieds agiles sautillaient au gré des ordres de la grande brune, qui ne ménageait ni sa voix ni ses souliers d’argent pour faire lever la soirée. « Une tite promenade, bien gentiment, bien tranquillement, prenez vot’ temps… Swigne-la fort, tords-y le corps pis fais-y voir que t’es pas mort ! Yiiiou ! » Mon verdict : pour se remonter le Canayen, trois heures de reel et de 6/8 valent mieux que du Prozac.

De plus en plus de gens semblent d’ailleurs y être accros, en particulier dans la région de Montréal, remarque Yaëlle. Et c’est grâce à des mordues de son espèce, qui se fendent en quatre pour faire rayonner à nouveau la danse traditionnelle, dont la pratique avait chuté dans les années 1980 et 1990. En août, elle s’est même rendue en Australie pour promouvoir le collectif de folklore urbain ZØGMA, pour qui elle est agente et chorégraphe. C’est que le trad du Québec est une « star » à l’international, assure-t-elle. « Je passe le quart de mon année sur scène et à faire de la promotion aux États-Unis et en Europe. Notre énergie contagieuse et la liberté qui se dégage de nos créations séduisent beaucoup. »

Chez nous, un paquet de projets originaux nés dans les dernières années témoignent du regain d’intérêt pour les cotillons, les sets carrés et les quadrilles, dont la populaire soirée Les manteaux su’l’lit pis les bottes dans l’bain, du collectif La R’voyure, les spectacles de la Chasse-Balcon présentés sur les balcons des citoyens et le programme de revalorisation de la pratique de la danse dans les familles, Les Petits Pas Jacadiens.

« Le mot “trad” est devenu branché, observe une sommité dans le milieu, le danseur Pierre Chartrand, également historien et prof à l’UQÀM. Ça fait vendre n’importe quoi, de la bière à la paire de bobettes ! C’est signe que les nouvelles générations n’entretiennent pas de préjugés à l’égard du folklore québécois, contrairement à celles qui ont vécu la Révolution tranquille. À l’époque, la province avait du rattrapage à faire pour embrasser la modernité, et tout ce qui n’était pas “nouveau” passait à la trappe. Alors que j’allais donner une conférence sur la danse traditionnelle dans une université américaine, un ministre m’a déjà reproché de véhiculer une “image passéiste” du Québec ! »

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Photo : Stéphane Brazeau

Faire du neuf avec du vieux

Les jeunes abordent aujourd’hui l’art folklorique sans ces a priori, et leur manière de se l’approprier émerveille Normand Legault, un autre ténor du monde trad. « La qualité des œuvres s’est améliorée », constate le gigueur professionnel, qui a commencé à danser à peine sorti des jupes de sa mère, il y a 60 ans. Selon lui, les bons calleurs sont plus nombreux, les participants connaissent mieux les figures de danse que dans les années 1970, et les musiciens, souvent formés en musique traditionnelle au cégep de Joliette, débordent de talent et d’inventivité. « Ce qu’ils font ne sonne pas comme les vieux records des années 1950. C’était l’fun, c’était une belle époque, mais il faut aller ailleurs. Ça me rend heureux de les voir évoluer. »

En effet, certains artistes de la relève n’hésitent pas à décoiffer le folklore pour séduire de nouveaux publics. Bye-bye costumes d’époque et set carré sous l’éclairage au néon d’un sous-sol d’église ; bonjour DJ et mélange des genres, pis swigne la baquaisse… Quitte à faire grincer des dents les puristes. L’an passé, l’ensemble traditionnel La Foulée de Joliette a eu l’audace d’inclure dans son show de Noël un numéro de gigue sur la chanson Beat it, de Michael Jackson. « C’était spectaculaire, on va le refaire en décembre, raconte Andréanne Dauphin, directrice artistique de la troupe. Mais j’ai eu droit à des : “Tu trouves pas que tu pousses un peu, là ?” Sauf qu’il faut que j’ose si je veux garder l’intérêt de mes danseuses – la plupart n’ont pas 20 ans ! »

C’est aussi l’avis d’Élisabeth Moquin, une violoniste et gigueuse de 24 ans qui est « tombée la face dans le folklore » il y a trois ans, au point d’envoyer valser ses études en diététique. Avec deux autres musiciens issus du jazz et du classique, elle a fondé le trio É-T-É et vient de lancer un premier album, Le boire des minuits, pour lequel elle nourrit de grandes ambitions. « Nos compositions sont à saveur très québécoise, mais on se permet d’incorporer du bouzouki [une sorte de luth grec] dans nos arrangements, explique la petite rousse au verbe coloré. Ça reflète les influences extérieures auxquelles on est exposés. On veut apporter une sonorité nouvelle et faire le tour du monde avec ça. Ce n’est pas de la musique de cuisine qu’on fait, c’est de la musique de la marche d’en haut ! »

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Photo : Stéphane Brazeau

Partir pour se retrouver

Le regain d’intérêt pour le folklore n’est jamais un phénomène gratuit. S’il a été dans le passé un moyen de se battre contre l’assimilation à la culture américaine et à la culture de masse, cette fois, la mondialisation est sûrement en cause, juge Pierre Chartrand. « D’être confrontés comme jamais à d’autres cultures incite peut-être les jeunes à s’interroger sur leur identité. J’appelle ça de l’exotisme intérieur – la plupart ont eu si peu de contact avec leurs propres traditions qu’une gigue leur paraît aussi dépaysante qu’une danse cubaine ! »

C’est que, contrairement à ce que l’on voit dans bien des pays, comme la Norvège et l’Irlande par exemple, les petits Québécois ne sont pas du tout exposés à leur musique et à leurs danses traditionnelles à l’école – sauf quand un enseignant décide par lui-même d’en toucher mot en classe. « Ça ne fait pas partie du cursus obligatoire, si bien qu’un musicien peut se rendre jusqu’à la fin du Conservatoire sans savoir jouer un reel », se désole Cédric Champagne, qui préside le Festival Mémoire et Racines depuis trois ans. Une « coupure culturelle » qu’il attribue lui aussi à la Révolution tranquille, alors qu’on a rejeté tout ce qui était associé aux vieilles coutumes pour faire plus « progressiste et rock-and-roll ». Les médias grand public non plus ne diffusent presque jamais de trad, malgré la finesse et la virtuosité de certains artistes, dit-il. « J’ai l’impression qu’on s’intéresse plus à ce qui se fait dans le monde que chez nous. »

Mais comme le dit la sagesse populaire, il faut parfois bourlinguer ailleurs pour s’apercevoir de la beauté qu’on avait sous les yeux. C’est ce qui est arrivé à Jean-François Berthiaume, l’une des figures de proue de la relève en folklore au Québec. Ce grand blond charismatique, dont l’épaisse chevelure bouclée n’a d’égale que la barbe généreuse, a quitté son Laval natal pour la Hongrie à 18 ans, parce qu’il rêvait d’intégrer l’ensemble folklorique national de Budapest. « Je trouvais la troupe tellement athlétique ! »

Il a suivi des cours, mais, malgré ses habiletés techniques, il n’avait pas la mentalité qu’il fallait. « Je souriais en dansant et je regardais ma partenaire, ce qui ne se fait pas là-bas. C’est typiquement québécois. À un moment donné, mon prof m’a dit : “Pourquoi un Canadien voudrait-il faire partie de notre troupe ? Tu dois bien avoir une culture, toi aussi ?”» Ses paroles ont résonné. Après un détour par l’Irlande, il est rentré au bercail pour approfondir ses connaissances en gigue québécoise. Et il en a fait son métier. Musicien, prof, calleur, son carnet de bal est assez rempli pour se payer « un char pas trop vieux ». L’an passé, en décembre, il a animé 24 soirées de danse. « En 20 ans de métier, je n’ai jamais été aussi occupé. »

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Photo : Guillaume Morin

Bras dessus, bras dessous

Selon lui, l’ère numérique et les amitiés virtuelles jouent un rôle dans la sympathie actuelle pour le trad. « Les gens échangent moins avec leurs amis dans la vraie vie et ça crée un manque. Or, au Québec, les danses traditionnelles des veillées sont de nature à favoriser les contacts physiques et la communication puisqu’en partant, elles regroupent au moins huit personnes sur le plancher. » Bien des entreprises le sollicitent d’ailleurs comme calleur pour briser la glace et souder les équipes.

Mais il remarque que les gens ont plus de mal qu’avant à sortir de leur coquille. « Il y a 20 ans, jamais un participant n’aurait demandé au calleur de lui trouver un partenaire pour danser, ce n’est pas à lui de jouer les Cupidon. On se levait et on allait demander à la personne : “Voulez-vous m’accompagner ?” Ça ne se fait plus spontanément. Ça m’oblige à dire : “Tel monsieur a besoin de quelqu’un, qui veut y aller ?” Et là, il se fait scanner comme sur Tinder… »

Vrai que les Québécois sont un peu « pognés » et qu’il faut pousser pour les faire swigner, remarque la violoniste Catherine Planet, qui vient de terminer une maîtrise à l’UQÀM sur la façon dont la musique traditionnelle québécoise peut aider à socialiser. Une idée inspirée d’un séjour de plusieurs années chez les Cajuns de la Louisiane, dont elle a adoré l’esprit de communauté. « À Lafayette, les gens passent beaucoup de temps sur leur balcon, à faire de la musique et à jaser. Leur convivialité me manquait tellement à mon retour au Québec que ça m’a incitée à monter le projet de la Chasse-Balcon. »

Ce concept – dont le vif succès l’a prise par surprise – consiste à attirer le voisinage d’un quartier autour d’un balcon, où des artistes traditionnels mettent le party. L’objectif étant que tout le monde fasse connaissance et s’amuse à travers la danse. « Au début, c’est toujours pareil, les gens veulent, mais n’osent pas. Ils se tiennent en rang, le chum, la blonde, leur petit gars… C’est très cartésien ! »

Mais Catherine a plus d’un tour dans son sac et s’organise pour jumeler les badauds à l’occasion d’un set carré simplifié. « La magie opère toujours : la danse délie, donne un coup de chaleur. C’est comme si les électrons se mettaient à bouger partout ! » Il n’est pas rare que les liens créés à cette occasion perdurent : la musicienne reçoit souvent des témoignages de voisins qui fraternisent maintenant grâce à un petit two-step dans la ruelle. « Les gens réalisent que ce n’est pas dangereux de regarder les autres dans les yeux, de les toucher, de partager un moment de bonheur avec eux. Et ce n’est pas gnangnan non plus ! J’ai l’impression que ce projet est arrivé au bon moment, le monde en avait besoin. »

Le devoir de mémoire

Elle se désole tout de même d’avoir tant de mal à obtenir du financement. « Il n’y a quasiment pas de subventions gouvernementales pour la danse et la musique traditionnelles au Québec. Ça m’attriste beaucoup. » Elle n’est pas la seule à s’en plaindre. Il y a deux ans, l’État a reconnu officiellement que la veillée de danse faisait partie du patrimoine immatériel du Québec… tout en coupant les vivres à des organismes qui la soutiennent. « Comment se fait-il qu’il y ait si peu d’argent investi dans notre propre culture ? C’est quand même incroyable », dénonce Yaëlle Azoulay, qui galère chaque année pour obtenir une petite enveloppe afin d’assurer la survie des Bons Diables, une école de danse à Laval dont elle s’occupe.

L’artiste regrette aussi qu’il n’existe plus de troupe folklorique professionnelle au pays, contrairement à beaucoup d’autres nations où la danse traditionnelle est même enseignée à l’université. « Ici, ce n’est pas valorisé. Exemple : c’est à peine si notre milieu est représenté dans le cadre des festivités du 375e de Montréal. C’est pourtant le devoir de toute société de promouvoir son folklore, on ne devrait pas avoir à se battre pour exister. »

C’est peut-être la crainte de véhiculer une image de repli sur soi, voire de xénophobie, qui rend les autorités et les médias si hésitants à diffuser du trad, avance Catherine Planet. « Il n’y a pourtant rien de honteux à célébrer des éléments qui font partie de notre identité, et d’après ce que j’ai pu observer à la Chasse-Balcon, les immigrants sont très intéressés par nos traditions. Ils tripent vraiment. La danse et la musique peuvent être de formidables outils d’intégration. »

Si on leur donne la chance d’y être exposés, les nouveaux arrivants transformeront d’ailleurs le folklore québécois, comme ça a toujours été le cas depuis la Nouvelle-France, affirme Cédric Champagne. « Il n’y a rien de figé dans nos traditions culturelles. Elles reflètent la couleur de chaque peuple qui s’est installé ici ou avec qui on a eu des liens étroits – Écossais, Irlandais, Anglais, Français, Américains, autochtones. Et c’est toute la richesse de l’affaire. Personnellement, chaque fois que je joue un air traditionnel au banjo, j’ai le sentiment de participer à quelque chose de plus grand que moi. J’aide à soutenir la grosse courtepointe collective de notre patrimoine, afin qu’elle ne sombre pas dans l’oubli. »

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