Debbie Lynch-White: la force d’être soi

Un monde sépare Nancy, la gardienne de prison pas commode d’Unité 9, et La Bolduc, première vedette de la chanson québécoise. Pour faire le pont entre les deux, il n’y avait qu’elle.

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Photo: Andréanne Gauthier

Le lieu de notre rencontre n’avait pas été laissé au hasard. Sis à l’angle de la rue Ontario et de l’avenue Letourneux, au cœur du quartier montréalais Hochelaga-Maisonneuve, le Hoche Café se trouve à quelques minutes à pied de l’endroit où a vécu Mary Travers, dite La Bolduc, de 1934 à son décès, en 1941, à 46 ans. «Dire qu’elle a marché sur ce trottoir», observe Debbie Lynch-White, émue, pendant qu’on se recueille devant l’édifice en question, toujours debout, avec son balcon au premier étage, théâtre d’un moment fort dans la vie de la célèbre turluteuse et reproduit dans le film. (On n’en révélera pas plus, pour éviter de divulgâcher…) «C’est drôle, une scène a été tournée sur cette rue, mais dans un appartement juste en face. Et celle du balcon l’a été dans Pointe-Saint-Charles.»

L’heure est venue de nous quitter, après un entretien de près de trois heures qui a vite pris les allures d’une conversation amicale, et que l’interviewée a inauguré de façon originale: par une photo. Pas de moi, mais de l’ourson dessiné par la barista dans la mousse de son chocolat chaud. «Wow! J’ai jamais vu un truc aussi élaboré. J’instagramme! » Plus de 50 000 personnes la suivent sur Instagram: Debbie y ouvre une lucarne sur son quotidien, où elle n’est pas toujours à son avantage et s’en fiche royalement. Avec franchise, spontanéité et une douce folie, elle ne craint pas d’en faire sourciller quelques-uns… ou quelques-unes. À preuve, ces mots qui décrivent un récent souper entre copines: «4 gouines et des moules». «Elle n’est pas de moi, celle-là, mais je l’ai tellement ri! C’est mon genre d’humour. Je faisais tout le temps des jokes de grosses à l’école de théâtre. Ça désamorce.»

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Une fille déterminée

Difficile de faire le lien entre la fille enjouée et sensible de 32 ans qui sirote son chocolat chaud et la «terreur» d’Unité 9. Le 4 décembre 2012, presque tout le Québec (deux millions de téléspectateurs) fait la connaissance de Nancy «Nazie» Prévost. Du même coup, on découvre un nouveau visage et un talent évident, issus de l’École de théâtre du Cégep de Saint-Hyacinthe, promotion 2010. Pour «devenir» Nancy, la jeune comédienne doit aller contre sa vraie nature. «J’ai trouvé ça très dur de ne jamais sourire, dit-elle… en souriant. Entre les prises – et les scènes étaient souvent très dark dans la série –, on riait beaucoup, une sorte de soupape.»

Quand elle a eu vent du rôle de Nancy, elle se rappelle s’être dit: il est à moi. «Et j’ai pensé la même chose il y a trois ans quand la directrice de casting Lucie Robitaille m’a appris qu’il y aurait un film sur La Bolduc.» Comme la plupart des gens, Debbie connaissait le nom de la chanteuse et quelques classiques de son répertoire, dont le savoureux J’ai un bouton sur la langue et son fameux refrain «qui m’empêche de turluter, pis ça me fait bégay-gay-gay yébégay gay-gay ébégayer…». «Les chansons de La Bolduc jouaient dans nos partys de famille au Nouveau-Brunswick», raconte l’actrice-chanteuse, dont la mère vient de ce coin. Fille unique, Debbie a plutôt vu le jour à Montréal, comme son père.

L’audition, pour laquelle l’actrice devait apprendre deux succès de La Bolduc, a duré deux heures. «Ça s’est très bien passé. À la fin, François [Bouvier, le réalisateur] ne m’a même pas demandé de chanter. Je l’ai regardé : euh, et les chansons?» Elle s’est lancée, a cappella, en fixant la caméra. «Après, j’ai su que j’étais la seule qui auditionnait.» La rencontre au sommet Debbie-Bolduc était écrite dans le ciel, nulle autre comédienne n’ayant été envisagée. «Malgré tout ce qui nous sépare, je la sens vraiment proche de moi, comme une parente.»

L’image de la mère

Debbie n’avait jamais interprété une femme qui a déjà existé. Et il se trouve que l’une des filles de Mary Travers, Fernande, 92 ans, vit toujours. «J’ai appris qu’elle était en centre d’hébergement à Granby. Et je suis allée la rencontrer. Fernande m’a parlé de sa mère avec beaucoup d’amour. Elle m’a aussi donné des détails qui n’étaient pas dans le scénario, que j’ai fait modifier. Mais je veux être claire : ce qu’on a fait, c’est une fiction adaptée librement de l’histoire de La Bolduc, pas un documentaire.»

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Une réalité incontournable de cette histoire, et d’une tristesse infinie : madame Édouard Bolduc («elle préférait qu’on l’appelle ainsi, et Fernande me l’a répété») n’a pu réchapper que 4 enfants sur ses 13 grossesses. «Je passais des journées enceinte, se souvient Debbie, qui accouche à quelques reprises dans le film. Je jouais l’image même de la mère, entourée d’enfants. Ma blonde travaillait sur le tournage comme assistante de production. Tout en caressant mon ventre bien rond, je lui disais : “Regarde!” Et elle me répondait : “Bon, ma blonde veut un bébé…”»

«Ça te tente d’être mère, Debbie?»

Petite pause, mais assez longue pour qu’un ange passe. «Sans entrer dans les détails, je n’en veux pas. J’adore les enfants, je pense que je serais une super marraine. [Elle attend qu’on le lui offre. Avis aux intéressés.] J’ai beaucoup d’amour à donner. Mais je suis trop sensible, trop anxieuse pour être maman, je braillerais tout le temps. Mon ado qui ne revient pas à la maison à l’heure convenue? Je meurs. Et j’aurais le potentiel de devenir une Germaine.»

Les mots «ma blonde» et «Marina», le prénom de son amoureuse, reviendront souvent dans la conversation. Celle à qui Debbie a dit «oui» l’été dernier occupe toutes ses pensées, même en entrevue. Leur couple est très médiatisé. La nouvelle et les photos de leur mariage ont été reprises partout.

La peur de ne plus être crédible, aux yeux du public, dans la peau d’une personne hétéro retient encore bien des membres de la colonie artistique de «sortir du placard». Pas Debbie. «Je n’ai jamais eu cette crainte-là. On ne m’offre pas des rôles de lesbienne. Je pense que c’est une réalité qui touche plus les hommes gais que les femmes gaies. J’ai des amis à qui on ne demande que de jouer la tapette de service. Voyons donc! Ils sont capables de faire autre chose. Le propre d’un acteur, c’est de s’imprégner d’un personnage et de se transformer.»

En partageant des moments choisis de son bonheur avec Marina, comme le font tant de couples hétéros, célèbres ou anonymes, Debbie n’a qu’un but: être elle-même. «Le message va peut-être se rendre à la jeune fille au fin fond du rang qui se pose des questions.» Mais il ne faudra pas chercher la comédienne sur un char allégorique au prochain défilé de la fierté gaie. «On me l’a demandé et j’ai dit non. Déjà que, depuis le premier jour où j’ai fait de la télé, je porte l’étendard de la grosse bien dans sa peau…» Une phrase qui se termine par un grand éclat de rire.

Le nu qui libère

Le chocolat chaud est suivi d’un jus frais carotte-orange. Debbie sait résister à l’appel des viennoiseries – pas moi. Ses habitudes alimentaires ont changé depuis qu’elle a perdu 50 livres en quatre mois pour les besoins du film.  J’en ai repris 20, mais je ne veux pas reprendre les autres. J’ai coupé dans les féculents. Et j’ai surtout compris ce qu’était le concept de satiété.»

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Debbie parle de son poids avec légèreté. «J’ai le corps que j’ai, j’en suis très consciente.» Elle a dansé nue pour le chorégraphe Dave St-Pierre, il y a sept ans. «Ç’a été libérateur. Pardonne mon langage, mais c’est le plus beau fuck you que j’ai fait à l’univers.» Elle a aussi pris la pose en costume d’Ève pour la couverture de la revue de théâtre Jeu. «Je n’ai pas honte de ce que je suis.»

Elle ne fait pas l’unanimité et elle le sait. Les messages sur les réseaux sociaux, elle les lit tous, les gentils comme les autres. Et parfois, elle répond. «On m’a traitée de baleine. Une femme a écrit: “Pourquoi elle montre ses bourrelets?” Ben justement, madame, c’est parce que tu fais des commentaires comme ça que je les montre, mes bourrelets. Faut que ça arrête, la grossophobie.»

Debbie dit tout ça sur un ton posé, sans une once de revendication. «J’éprouve plus de la pitié que de la colère. Sauf si on insulte ma blonde… Là, ça se peut que je me fâche! Mais c’est pas vrai que je vais scrapper ma journée pour ça. La vie est trop courte.» Elle l’a toujours pensé, bien avant le décès, il y a six ans, de son père, atteint de la sclérose en plaques, et dont elle s’est beaucoup occupée. «J’ai le profond sentiment que je n’aurai jamais assez de temps pour faire tout ce que je veux. Il y a une urgence de vivre qui m’habite.»

Rêver mieux

Très sollicitée, Debbie a plusieurs projets sur le feu. Sa maîtrise de l’anglais – elle a des origines irlandaises et même un peu allemandes par son père – lui ouvre d’autres portes. D’ailleurs, son premier film dans la langue de Beyoncé sortira sous peu.

Téléphile, elle voit ce qui se fait ailleurs. Et rêve du jour où une femme «dodue», pour reprendre son expression, serait la tête d’affiche d’une série québécoise sans que son poids soit au centre de l’action. «On ne parlerait jamais de sa grosseur, elle ne mangerait pas ses émotions en cachette et n’aurait pas de problème avec son tour de taille. Et pourquoi ne pourrait-elle pas être avocate, disons, et mener une vie normale, tumultueuse, ou vivre une grande histoire d’amour sans que ce soit vu comme: ah ouain, y’est en amour avec une grosse, comment ça?» En attendant que ses prières soient entendues et que les mentalités évoluent, Debbie peut fredonner (et nous avec elle) un air connu : «Ça va v’nir pis ça va v’nir, mais décourageons-nous pas. Moi, j’ai toujours le cœur gai et j’continue à turluter…»

La Bolduc, féministe malgré elle?

Première auteure-compositrice-interprète du Québec, La Bolduc a enregistré son premier disque en 1929. Et faisait du coup un geste quasi révolutionnaire. Car une fois mariées, les Canadiennes françaises – on ne disait pas encore Québécoises – n’occupaient pas d’emploi, surtout celles de milieu populaire, comme elle. Les rares qui gagnaient  de l’argent n’en voyaient pas la couleur: les maris encaissaient, celles-ci n’ayant pas le droit d’ouvrir un compte bancaire. D’après Debbie, La Bolduc était une héroïne féministe malgré elle. «D’un côté, elle chantait les valeurs de l’époque, en lesquelles elle croyait », dit-elle. On la voit d’ailleurs dans le film considérer d’un mauvais œil les suffragettes et leurs revendications. «De l’autre, par ses actions, elle faisait tout le contraire. C’était par nécessité, parce que ses enfants crevaient de faim et que son mari, en convalescence, ne pouvait pas travailler.» L’assurance-chômage restait à inventer. De plus, le Québec entrait dans la terrible crise économique des années 1930. Mais avec La Bolduc, il entrait aussi dans une certaine modernité.

Nous remercions l’équipe du bar Henrietta pour son accueil lors de la séance photo.

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