Les carottes de la Nouvelle-Écosse

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Le week-end dernier, j’ai marché de la maison de mes parents jusqu’à mon école primaire en me tenant en équilibre sur le rail du chemin de fer, comme quand j’avais dix ans. Le chemin m’a paru plus court avec mes jambes d’adultes et je n’ai pas trop perdu de points lorsque mes pieds touchaient par terre.

Enfant, j’avais les cheveux roux pétants et je n’aimais pas lorsqu’on m’appelait « la grande carotte » à l’école. Maintenant, je rouspète quand on me voit blonde: « Non, regardez comme il faut, je suis rousse! »Quand je me replonge dans ma tête d’enfant, je me rappelle que je voulais tellement être comme les autres, mais j’avais un gros secret,  un secret gros comme la lune.

J’ai 5 ans, je suis assise sur le lit douillet de mes parents. Papa m’explique tout doucement que je n’ai pas été dans le ventre de maman. J’avais déjà entendu le mot « adopter » lorsqu’on avait ramené les chatons. M’avait-on exposé dans une vitrine au centre d’achat?

Au fil des années, j’ai crée des personnages qui ont grandi avec moi jusqu’à ce jour de mes 21 ans, où les vrais parents biologiques m’attendaient à l’aéroport d’Halifax.

Je savais que mes parents bios étaient anglophones et je me suis appliquée à apprendre la langue rapidement. J’étais pratiquement bilingue à 12 ans. J’étais trop jeune pour comprendre la politique, mais j’avais vite compris que les Anglais étaient les méchants. Quand j’entendais mon grand-père maudire les Anglais riches, je me sentais parfois comme une petite traître. Et si mes amis se rendent compte que j’ai du sang anglais, est-ce qu’on va me niaiser dans la cour d’école?

Toujours dans cet avion vers Halifax, j’analyse les photos reçues par la poste avec des lettres manuscrites. Ils me semblent si jeunes pour être parents, d’autant plus que je suis déjà toute élevée! L’avion se pose. J’ai vraiment mal au ventre. Je respire profondément, je pose un pied devant l’autre et  je les aperçois qui attentent au carrousel à bagage. Elle est émue mais reste calme. Les larmes coulent doucement sur un fond qui semble presque inébranlable. Lui, gesticule et parle sans cesse, un peu comme moi quand j’essaie de cacher ma gêne.

La génétique est une chose  fascinante. Mon père biologique est un musicien philosophe volubile, son rire d’enfant l’empêche de vieillir. Ma mère est un mélange de douceur et de rigueur perfectionniste, une main de fer dans un gant de velours.

En arrivant chez eux, leurs trois filles, (mes sœurs biologiques, si vous suivez bien), m’observaient d’un air timide. La petite de neuf ans me scrutait avec plus d’attention encore. Je suis son portrait en grand format et elle est le visage sur mes photos d’enfant.

Mes trois soeurs sont rousses, enjouées, allumées, sportives et plutôt bouillonnantes! Elles ferment mal leurs tiroirs, s’obstinent les unes avec les autres et ont aussi mal au ventre lorsqu’elles sont trop stressées.

Lorsqu’on grandit avec sa famille biologique, on n’analyse pas chaque geste, chaque goût, en y cherchant les similitudes, on les vit naturellement, au quotidien. Pendant ces quelques jours en Nouvelle-Écosse, je voyais des morceaux de moi-même, éparpillés chez cinq étrangers. On rit, on pleure, on bouge et on gaffe de la même manière. Cette première étape de retrouvailles était plus centrée sur la recherche de moi-même, en pleine crise existentielle de la vingtaine. J’y ai trouvé les réponses à des questions enfouies depuis des années, et la fierté de savoir qu’au bord de l’Atlantique, poussaient trois adorables carottes de la même semence.

Vol de retour, je plane trop, il faudra bien atterrir dans quelques heures. Mes parents adoptifs m’attendent près du carrousel de bagages, ils semblent nerveux. Au cours des mois suivants, j’ai tenté, bien maladroitement, de leur montrer que rien n’avait changé entre nous, mais seul le temps pouvait leur prouver qu’ils n’avaient pas perdu une partie de leur fille entre Montréal et Halifax.

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