Manger pour courir

Quand on se met à faire de la course, notre rapport à la nourriture change. On ne court plus pour brûler des calories ; on a besoin de calories pour mieux courir.

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« Je cours pour pouvoir manger ce que je veux ».

C’est une phrase que j’entends, et que je lis, régulièrement. C’est une phrase que j’ai déjà dite.

Et c’est une phrase que j’ai perdue en cours de route. Où ? Va savoir…

Probablement au retour d’une longue sortie dominicale, en préparation d’un marathon. Probablement la fois où, mon chum ayant pris du retard, j’ai mangé le saumon en entier, les adorables patates grelots rissolées à l’estragon (dans du beurre, oui), et les haricots verts qui venaient avec, ne lui laissant pour souper que des casseroles vides.

J’avais juste trop faim.

Mon corps, sollicité de partout, exigeait ses protéines, son gras, sa verdure et ses « carbs ».

Ce jour-là, mon corps a remporté une victoire contre ma tête. Pas une décision de l’arbitre, un vrai knock-out.

Ma pauvre tête, occupée pendant tant d’années à compter le nombre de calories permises dans la journée… Un automatisme. Si je mange « ça », c’est tant, et si je ne mange pas « ça », j’aurai droit à « ça ». Vous connaissez la chanson, une toune plate et sans aucun « groove », qui joue quand même partout.

Mon corps, exaspéré par mon manque d’écoute, s’était vengé de cette overdose de calculs savants en me faisant grossir.  Une bonne dizaine de kilos.

Ma tête espérait que « je m’accepte » (ah ah, un autre débat…). Mon corps, lui, me menaçait ouvertement de diabète, endémique dans ma famille.

Dans un sursaut, un instinct de survie sans doute, je me suis mise à courir.

Mon corps, reconnaissant, s’est délesté. En quatre mois, j’ai perdu ce qui me séparait du diabète. Sans faire de régime. Sans « interdits ».

Mais en mangeant mieux, ça oui. Je n’ai pas de mérite, ça n’a pas été une décision consciente. Je pense que j’ai juste cessé de lutter, et que j’ai remis les clés du char à mon corps ; « tiens, fais donc ce que tu veux, pis achale moi pus » !

Photo: iStock

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Il s’est mis à vouloir de la vraie nourriture.

Moins d’industriel, plus de frais. En ne se privant de rien.

Ça aussi, c’est un truc qui change quand tu te mets à bouger. Tu apprends à mieux lire ton corps. Dont les signaux de satiété. J’ai faim ? Je mange. Rien ne rentre ? Je ne me force pas.

J’ai cessé de redouter les « carbs », merveilleuse source d’énergie qui propulse les muscles d’un coureur, et amis fidèles du 30e  kilomètre.  Ô pain, pâtes, patates, riz, mes amours ! Vous, les rejets des régimes, vous êtes tout ce que mon corps demande, et en beuglant, sans aucune politesse, au retour d’un entraînement exigeant. Pas « juste le saumon » qu’il me dit, mon corps, non, non, les patates avec, enwoye, et que ça saute !

Tout à coup, en décollant les bouts de patates rissolées dans le fond de la casserole (le croustillant un peu brûlé étant bien entendu le meilleur), j’ai eu une illumination (il était temps, me direz-vous) ; j’étais passée à une autre étape de ma relation avec la nourriture.

Je ne courrais plus pour brûler des calories, j’avais besoin de calories pour mieux courir.

L’air de rien, c’est une phrase qui change tout.

La place qu’occupe l’image corporelle dans nos psychés (et dans le discours public donc !) est énorme.  Démesurée. Il m’arrive de visualiser l’espace que prend ce « poids » dans les cerveaux de toutes les femmes et de me dire ; et si on effaçait la dette, d’un coup, et que cette question n’avait plus aucune importance, qu’est-ce qu’on ferait de tout cet espace ?

À quel autre usage cette belle énergie pourrait-elle être consacrée si on laissait un peu plus souvent « les clés du char » à notre corps, et qu’on le laissait, comme il est spécifié dans sa description de tâches, faire son travail?

Et puisqu’on est dans les métaphores automobiles, réglons une affaire une bonne fois pour toutes : mon corps n’est pas une image. C’est une décapotable qui a besoin de carburant pour partir en road trip, les cheveux au vent, et la musique dans le tapis.

Et s’il reste des patates, ce serait gentil de me passer le plat.

Geneviève Lefebvre est l’auteur de deux romans noirs, Je compte les morts et La vie comme avec toi, tous deux salués par la critique. Son dernier roman, Va chercher, vient d’être acheté par la maison d’édition Robert Laffont, et sortira en France en avril 2015.

Pour réagir sur Twitter: @genevievelef

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