L’école n’est pas comme l’imaginent les ministres

Les gouvernements ont toujours de beaux mots quand ils parlent de l’école, et je le dis sans ironie. Mais si on pouvait arrêter de voir haut, et loin, et grand, ça aiderait à comprendre que, dans la réalité, l’école publique a d’abord besoin d’ajustements.

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À bien y penser - copie

La semaine dernière, alors que les classes prenaient fin, le ministre québécois de l’Éducation Sébastien Proulx a présenté sa Politique de la réussite éducative, un document d’importance issu d’une large consultation publique qui a eu cours à l’automne 2016. Preuve de l’ampleur de l’enjeu, le premier ministre Philippe Couillard était aux côtés de son ministre, et c’était tout à fait approprié. L’éducation devrait toujours être centrale pour une société.

La première réaction à la présentation du document, ça a toutefois été de chercher les sommes qui lui seront associées. Le gouvernement libéral a beaucoup coupé pour atteindre ses objectifs d’austérité budgétaire, on avait donc hâte de voir comment il allait rectifier le tir. Ce à quoi M. Couillard a répondu que des investissements se concrétiseront sous peu, que cette politique est plutôt «le commencement d’un grand projet collectif», qui nous mène jusqu’en… 2030.

Fort bien, jouons le jeu. En bonne journaliste, je me méfie de toutes manières des spins de conférence de presse; en bonne citoyenne – et ça c’est plus qu’être une contribuable! -, je refuse aussi que tout soit toujours ramené à une question d’argent. Le premier ministre nous dit qu’il y a un projet collectif à long terme sur la table, allons le lire.

La politique fait quelque 80 pages et comme souvent dans ce genre de documents, on y trouve de belles idées, même de l’inspiration (la réussite scolaire, écrit-on avec justesse, «va au-delà de la diplomation et de la qualification en tenant compte de tout le potentiel de la personne […] et ce, dès le plus jeune âge»).

On y mentionne aussi des réalités négligées, concernant notamment les enfants doués, le soutien communautaire en alphabétisation… Ou encore ceci: «Si les garçons sont nombreux à décrocher, le décrochage scolaire des filles n’en demeure pas moins important. […] Celles-ci sont par ailleurs plus désavantagées que les décrocheurs dans leur parcours socioéconomique et plus susceptibles de connaître la précarité.» Merci de ne pas faire comme si tout était réglé pour les filles!

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Mais autant j’étais intellectuellement satisfaite de ce que je lisais, autant je tiquais quand je faisais le lien avec la réalité.

Par exemple, deux pages sont réservées aux «déterminants de la réussite», c’est-à-dire des éléments comme l’impact du milieu familial ou la relation de l’enfant avec ses enseignants.

Dans le cas de ces derniers, peut-on lire, «il est essentiel de connaître les enfants et les élèves et de reconnaître les caractéristiques des plus vulnérables pour répondre adéquatement à leurs besoins». Bien d’accord! Mais, dans la vraie vie, on ne compte plus les élèves, des tout-petits du primaire aux grands du secondaire, qui voient défiler trois, quatre, cinq profs dans leur classe avant d’en avoir enfin un ou une qui reste en poste. C’est la faute des jeux d’ancienneté qui permettent de déplacer des enseignants, même une fois l’année scolaire commencée. Aucun sens! Et pourtant, rien ne laisse voir dans la politique du ministre que ce dernier s’attaquera à ce système bien établi, où «connaître les enfants » ne pèse aucunement dans la balance.

Une autre section énonce les ambitions que le ministère a pour chacun des acteurs et actrices du milieu scolaire, parents compris. Pour les directions d’école, on s’attend à ce qu’elles offrent «un milieu de vie agréable, moderne, stimulant et innovant».

M’est aussitôt revenue une récente conversation avec une connaissance que je n’avais pas vue depuis longtemps et qui fraye depuis des années avec le milieu des directions d’école, dans le public comme dans le privé. Grande défenderesse de l’école publique, elle me disait que son passage au privé lui avait appris de précieuses leçons: ah, si le ministère laissait à toutes les directions d’école la latitude qu’on trouve au privé! Que de paperasse, que de reddition de comptes, que de bureaucratie il faut affronter quand on travaille au public! Que d’énergie il faut déployer pour défendre des projets dynamiques, des idées qui sortent de la norme. Comme tout ça enlève du temps à consacrer aux élèves et à l’école elle-même!

Non, je n’ai pas trouvé trace de ce cri du cœur dans la politique du ministre, encore moins de solutions…

Autre décalage entre les mots et la vraie vie, ce court passage du document où il est question de mixité sociale. Chouette! que je me suis dit, le ministère se penche enfin sur ce rejet inquiétant de l’école secondaire publique par les classes moyennes-supérieures et aisées, toutes entichées des collèges privés – phénomène en croissance qui ramène le Québec au temps d’avant le rapport Parent.

Bon, j’avoue, je fais la fausse candide ici. Depuis des années, s’assurer d’une mixité économique à l’école secondaire publique n’intéresse plus grand monde, surtout pas les ministres de l’Éducation (ils font comme les autres, eux non plus n’y envoient pas leurs enfants). Alors la mixité évoquée dans le document n’est pas celle-là: il est plutôt question des personnes handicapées ou en difficulté d’apprentissage, avec une allusion pas très claire aux gens fraîchement débarqués au Québec. Bref, aucun risque de provoquer une réflexion en profondeur sur l’état de l’école publique.

Alors voilà, je rêve devant les objectifs, mais reviens sur terre dès que je réfléchis. Et c’est encore plus vrai quand j’entends le ministre Proulx annoncer qu’il veut rehausser le nombre de diplômés au Québec. Ce sujet vaut à lui seul tout un billet blogue: on se garde ça pour la semaine prochaine!

 

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres!

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