L’effet inattendu d’une robe de bal

J’avoue, je ne participe guère des déchirements qui sont censés être le lot des mères. Plutôt à ranger dans la catégorie de l’implacable Madeleine, jouée avec délice par Sylvie Léonard, dans la série Lâcher prise: allez la gang, on opère! Mais on n’est pas toujours aussi immunisée qu’on le croit…

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À bien y penser - copie

Si les petits moments de la vie peuvent m’émouvoir à rien (car j’ai la larme facile, comme tout mon entourage le sait!), les grands me laissent de marbre. Je suis donc passée par-dessus bien des émois dont parlent les autres mères.

Ainsi de la première journée de garderie de mon aînée, moment de séparation qui doit vous broyer le cœur. Moi, elle a coïncidé avec la folie d’une journée d’élections que je couvrais pour la première fois: pas le temps de m’apitoyer, il me fallait filer. Et quand, quinze ans plus tard, la plus jeune de nos quatre enfants a franchi pour la dernière fois la porte du CPE, il n’y eut pas de pleurs non plus. Ce fut plutôt l’occasion d’un gros party à la maison pour tous les éducateurs et éducatrices de notre CPE exceptionnel (notamment en raison de sa mixité!). Que du plaisir!

Ce fut pareil pour toutes les dernières étapes de notre vie familiale: après quatre enfants, chaque porte pouvait se refermer sans état d’âme. Fêtes scolaires, remises de bulletin, assemblées de parents…, on avait pleinement donné.

Il n’y eut pas non plus de tourment quand notre belle jeunesse s’est mise à courir le monde. Il faut dire que, tôt dans l’adolescence, l’aînée a enchaîné les voyages en solo au prétexte de stages, d’études et de rencontres, partie souvent de longs mois, imitée par ses frères par la suite. En avoir toujours un sur la route vous désensibilise radicalement à l’ennui!

Quant aux départs successifs en appartement de nos trois plus vieux, j’y ai toujours vu la lancée dans cette formidable aventure qu’est la vie: une occasion de réjouissance plutôt qu’un choc. J’ai en fait beaucoup de mal à compatir avec la peine que me racontent mes amies mamans quand leur enfant quitte le nid: «Ben oui, tu vas t’en remettre: ça revient souper ces petites bêtes-là!»

Tout se joue donc sur le mode: allez la gang, on avance!

Elle a si bien avancé, ma belle gang, que nous arrivons à cette semaine où la plus jeune finit son secondaire: cérémonie de remise des diplômes et bal sont au programme. Non, on n’en parle pas depuis des mois, n’avons pas élaboré mille scénarios ni rêvé en famille de la robe de rêve. C’est plutôt le mois dernier que l’ado, toujours en manque de temps, car impliquée dans mille affaires, a annoncé que, dans son horaire serré, on était arrivés à la matinée «robe de bal à trouver».

bal de finissant

Scène du classique cinématographique Retour vers le futur

Problème. Normalement, c’est papa qui magasine avec elle, car il a pour ces choses une patience qui me manque franchement. Sauf que papa partait en voyage d’affaires. Restait donc moi. Euh, vraiment? T’es sûre que t’as besoin de mes conseils? Ta sœur, non?… Bon, bon, d’accord, on y va…

Nous sommes donc parties de bon matin, et les heures se sont écoulées en une succession de boutiques et de robes enfilées qui ne convenaient pas. Midi approchait, tout comme le bout de la liste des endroits à visiter. Mais il y avait encore cette petite boutique – visiblement une bonne adresse, car les duos mère-fille s’y pressaient dans un véritable tourbillon de tissus chatoyants, satinés, virevoltants ou tout moulants.

Nous avons plongé dans la mêlée et, chance!, l’ado a vite repéré une tenue qui se détachait du lot. Elle l’a décrochée, une cabine d’essayage s’est libérée, elle s’est faufilée. Moi, j’ai attendu, entre robes et cohue.

Qu’est-ce que j’ai dit quand elle a poussé le rideau de la cabine et qu’elle est réapparue? Wow, magnifique, superbe? Tout ça ensemble? Mais ces mots-là avaient peu à voir avec ce qui, sans crier gare, venait de fondre sur moi. Une ado était entrée dans la cabine, une jeune femme se dressait devant moi. Et par la grâce d’une robe, j’ai été d’un seul coup foudroyée par un sentiment profond, inattendu et pourtant d’une clarté absolue: nous avions ré-us-si.

Oui, réussi. Dans les soubresauts d’une vie de famille jamais reposante, à se demander si faire pour le mieux est assez, en tâtonnant, en se trompant, en poussant, en y croyant, mon conjoint et moi étions bel et bien arrivés à mener quatre enfants à la vie adulte. Le voyage prenait fin, l’arrivée se faisait à bon port, et ils étaient tous en bon, en merveilleux état. Un accomplissement qui me prenait à la gorge et qu’il me bouleversait de constater.

Ça n’a duré que le temps d’une fulgurance : vingt-sept ans – l’âge de la plus vieille – concentrés en une seconde. La vie a aussitôt repris: tout ce monde autour et l’ado qui attendait mes commentaires! OK, wow, mais encore? Elle est pas trop décolletée? T’es sûre pour la couleur? Et les bretelles, faudrait me les resserrer… Tu la trouves belle pour vrai? Une demi-heure de questionnements (soupir!) avant d’enfin repartir, la robe sous le bras.

Elle sera portée jeudi. Il y aura photos, fierté, émotion mais, je le sais déjà, pas de grand bouleversement. Car ce bout de cœur-là, il est resté dans une boutique achalandée par un matin de mai, accroché à jamais à un rideau qui s’entrouvre, à une jeune fille qui s’avance.

 

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josee boileau 300x300 

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

 

 

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