Appropriation culturelle: ne tirons pas sur les artistes!

Quel curieux été à se demander qui a le droit de faire quoi dans ce libre champ qui s’appelle la création! Moi, c’est dans un roman d’une jeune Innue que j’ai puisé ma réponse.

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Photo: Elias Djemil-Matassov

À l’instar de bien des gens, je trouve cet été de débats à la fois fondamental et exaspérant. Envie de me sauver dans le bois juste à entendre les mots Slav et Kanata. Pourtant, j’ai sauté dans la mêlée sur les réseaux sociaux parce que l’annulation de ces spectacles n’a rien d’anodin, vu le contexte dans lequel cela s’est fait.

Si l’affaire Robert Lepage (il faut bien l’appeler ainsi puisqu’il était le metteur en scène des deux productions) marque autant, c’est que ce ne sont pas des spectacles diffamatoires qui ont été attaqués, mais des hommages. Il faut vraiment manquer de chicanes dans ce tranquille pays pour voir là matière à manifestation!

Or le Québec n’est pas terre chicanière. Les manifestants qui croyaient ouvrir des yeux et marquer des points pour leur cause risquent davantage d’avoir coupé des ponts. Si collaborer veut dire lire par-dessus l’épaule d’un metteur en scène pour s’assurer qu’il s’en tiendra à une marche à suivre, il aura plutôt envie de cacher sa copie! Si assister à un spectacle sur l’esclavage implique de se faire traiter de «raciste», aussi bien rester chez soi.

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Pourtant, l’art est là pour nous sortir de nous-mêmes. Un récent roman autochtone, Manikanetis, en fait d’ailleurs une bien jolie démonstration.

 Paru l’an dernier chez Mémoire d’encrier, ce deuxième roman de Naomi Fontaine, une jeune Innue, a vite obtenu du succès. Je l’ai lu à sa sortie, donc à une époque (ciel! il y a quelques mois à peine!) où les mots «appropriation culturelle» n’avaient pas encore explosé dans l’espace public québécois. Je ne sais d’ailleurs pas ce que la romancière pense de la controverse autour de Kanata, alors je fais mienne ma lecture de son ouvrage.

Dans Manikanetish, Naomi Fontaine s’inspire de ce qu’elle a vécu à l’époque où elle enseignait dans la réserve de Uashat sur la Côte-Nord. Elle trace des portraits touchants, à peine retouchés, des élèves qu’elle a croisés et des difficultés auxquelles ils sont confrontés.

Yammie, l’enseignante innue au cœur du récit, accepte de relever le défi que lui lance le directeur de l’école secondaire: monter une pièce de théâtre avec les élèves. Non seulement elle dit oui, mais elle choisit Le Cid de Corneille.

Les protestations des élèves! Trop dur, trop vieux comme texte! «Ah non! Moi je jouerai pas un Espagnol», ajoute un garçon. «Pourquoi t’as pas pris une pièce qui parle des Innus?» lance un autre.

Je me disais exactement la même chose. La Côte-Nord et Le Cid, curieux mélange! Pourquoi pas un auteur autochtone? Pourquoi ne pas laisser ces jeunes écrire leur propre création?

La réponse de Yammie/Naomi ne se fait pas attendre : «Il m’a fallu une bonne dizaine de minutes, à travers ces huées, pour leur dire que le fait de jouer des personnages aussi éloignés de leur réalité les plongerait plus facilement dans le théâtre.»

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Il y avait là un angle inattendu qui me sortait de mes propres clichés. Le roman prenait une nouvelle allure.

De fait, Yammie va constater que sous son coup d’audace, cette pièce du 17e siècle n’est au fond pas si loin de ce que vivent ces jeunes du 21e siècle. Tout le reste du livre met en évidence ces liens.

Mais c’est lors de la représentation que Yammie le mesurera pleinement. Je lisais, aussi émue que le personnage, alter ego de l’auteure: «Je les regardais, stupéfaite, réciter confiants les répliques apprises par cœur. Les gestes et les déplacements, imaginés des centaines d’années après l’écriture de cette pièce, des milliers de kilomètres plus loin de sa première représentation. Quel sens devait-on trouver à des alexandrins dits tout haut par de jeunes Innus déguisés en Espagnols? L’ancienne tragédie venue rejoindre les nôtres.»

Quelle belle conclusion! Oui, l’art transcende, abat des murs, ouvre à des univers dont on ne veut au départ rien — ou si peu — savoir, et tout à coup se parlent les mondes, les époques, les gens, les civilisations.

Encore faut-il des passeurs pour vaincre les réticences et le faire voir! C’est le rôle que joue Yammie dans le roman de Naomi Fontaine, et pour tout dire c’est aussi par un passeur que j’ai été amenée à ce roman.

Je ne connaissais pas la littérature autochtone. J’étais curieuse d’y jeter un œil. Mais par où commencer? En 2016 est paru un recueil de nouvelles, Amun, aux éditions Stanké. Pour la première fois, de courts textes d’auteurs contemporains d’origine autochtone étaient réunis. À la direction de l’ouvrage : Michel Jean, un Innu. Et lui, je le connais! Journaliste vedette de TVA, il entre quotidiennement dans mon salon. Quelqu’un qui explique, qui ne fait pas la leçon. Je lui faisais confiance.

Je me suis donc procuré Amun et j’ai découvert dans le lot des histoires accrocheuses et des auteurs que j’ai aimés, dont Naomi Fontaine. Ce qui explique mon envie, par la suite, de lire son roman.

Les Betty Bonifassi, les Robert Lepage, les Ariane Mnouchkine sont aussi des passeurs. Des artistes curieux qui amènent le grand public, et pas seulement les gens conquis d’avance, à sortir de leur zone de confiance, au très beau risque de les conduire ensuite vers ceux et celles qui réclament de l’attention et qui se demandent pourquoi le public ne les entend pas.

Mais qui nous transportera d’une rive à l’autre si, désormais, on s’en prend aux passeurs?

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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