Attentat de Toronto: fiou, c’est un cas isolé

Que le temps s’arrête dans une mosquée à Québec, dans un club gai en Floride ou dans les rues de Toronto, il ne s’arrête pas par hasard. Les terroristes veulent nous donner l’heure juste.

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Photo: iStock.com/Connel_Design

Une autre notification annonçant des morts. Un camion-bélier, cette fois. À Toronto, cette fois. Cette façon qu’a l’horreur d’illuminer nos écrans et d’aussitôt s’éteindre dans l’habitude me consterne. La vie a continué. La mienne, en tout cas. Comme elle le fait quand des enfants palestiniens sont tués à Gaza. Quand un garçon de l’âge de mon fils s’engouffre dans les mines du Congo. Quand il ne reste des Syriens que l’écume sur leurs lèvres.

La vie continue, mais sans le réaliser je retiens mon souffle, à défaut d’être remplie d’espoir. Un attentat à Toronto. L’extrême-droite? L’islamisme? L’homophobie? Les idéologies menant à l’indicible semblent se multiplier.

Misogynie. Il en voulait aux femmes, ce connard. Il leur en voulait de « le maintenir dans un célibat forcé ». Le silence s’est aussitôt installé comme de la moisissure dans l’humidité. Le Canada est le 5e pays au monde où il fait mieux vivre pour les femmes. C’est un cas isolé, right?

Quelle drôle de question.

Ne le sont-ils pas tous, des cas isolés? Zehaf-Bibeau n’est pas représentatif des musulmans, pas plus que Bissonnette des Blancs, ni Minassian des hommes en général. En fait, ils sont une minorité non seulement parmi leur groupe d’appartenance, mais aussi parmi les factions radicales auxquelles ils adhèrent. Nombreux sont les néo-nazis, les islamistes ou les misogynes qui s’abstiennent de salir les trottoirs et l’humanité.

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Heureusement.

Mais ils n’ont pas tout bonnement perdu la carte. Que le temps s’arrête dans une mosquée à Québec, dans un club gai en Floride ou dans les rues de Toronto, il ne s’arrête pas par hasard. Les terroristes veulent nous donner l’heure juste. Ils font sonner les douze coups d’une idéologie qui habite chaque fibre de leur être. Et une idéologie ne vit pas en un seul homme. Des spécialistes de tout acabit – psychiatres, politologues, personnes déradicalisées, etc. – s’intéressent au processus de radicalisation pour intervenir en amont, avant que se produisent des « cas isolés ».

Au Canada cependant, 80% des ressources sont dirigées vers la radicalisation islamiste. L’islamisme est à vaincre, qu’on m’entende bien. Mais qu’en est-il de l’extrême-droite à laquelle s’est abreuvé Bissonnette et des groupes misogynes qui ont crinqué Minassian? Le risque islamiste est-il à ce point élevé que tous les autres extrémismes doivent se contenter de ce qu’il reste?

À partir de combien de vies fauchées, de combien d’extrémistes actifs en ligne, peut-on cesser de parler de cas isolés et commencer à parler de radicalisme tout court, quel qu’il soit, sans dévier vers les amalgames ou la complaisance? La mort est-elle moins affligeante quand on ne peut l’instrumentaliser à des fins politiques?

J’attends une autre notification.

J’attends un autre raz-de-marée quand c’est un islamiste.

Et un autre silence quand c’est un « cas isolé ».

J’attends avec un cynisme gonflé à bloc.

Et pendant ce temps, on nous tue et la vie continue.

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Manal est chroniqueuse, conférencière, procrastinatrice et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livre chaque mois des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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