Christian Bégin: pour être «juste ensemble»

Christian Bégin nous parle de la disparition tranquille et un peu pernicieuse de la table à manger dans nos vies surmenées.

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Family dinner

OK, on va jaser vous et moi. On va parler, si vous voulez – mais en fait, de la position où je me trouve, pour le moment, vous n’avez pas le choix ! –, on va parler de la disparition tranquille et un peu pernicieuse de la table à manger dans nos vies surmenées. On va parler du temps qu’on ne prend plus, ou de moins en moins, du temps qui s’évapore dans la sueur de nos courses folles. Et qui, parce qu’il fond comme peau de chagrin, nous prive de nous, de ce moment où tout peut s’arrêter, où l’on pourrait décider de fermer nos mille écrans pour mieux se reconnaître, mieux se regarder, parler, échanger, vivre ensemble… Ce fameux « vivre-ensemble »  qui ne demande qu’à s’incarner, simplement, dans un seul moment choisi, autour de la table à manger.

Vous allez dire que je suis nostalgique. Peut-être. Peut-être pas non plus. Inquiet ? Sûrement. Parce que, quand on permet la disparition de la table, quand elle devient synonyme d’une contrainte de plus dans nos vies, quand manger ensemble n’est plus possible, voire irritant, parce que les devoirs, parce que rentrer du travail, parce que même si c’est les vacances il y a trop à faire, parce que, parce que, parce que… On ne se rend plus compte de notre faculté à s’adapter à tout, rapidement, à épouser – sans avoir vraiment lu le contrat de mariage ! – un rythme de vie qui nous est insidieusement imposé. On ne se rend plus compte que les liens qui nous unissent s’amenuisent, s’intoxiquent d’injonctions nouvelles et vivotent sous le règne d’une dictature sournoise qui veut que l’on soit occupé à tout sauf à prendre le temps…

Je sais, c’est pas jojo tout ça. Et, croyez-moi, ça ne se veut pas moralisateur ni sentencieux. Je suis pris dans ce manège fou, j’arrive difficilement à en descendre. On dirait même des fois que ce n’est plus moi qui ai le contrôle du bouton STOP… Je crois, sans être non plus un adepte des théories du complot, qu’il y a des gens, des machines, des « je sais pas trop comment les nommer » qui ont tout intérêt à ce qu’on ne s’arrête pas trop… même pour manger ! Je crois ça. J’en ai l’intime conviction.

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Parce que, quand on s’arrête, quand on ferme tout ce qui nous distrait de nous et qui est employé à nous renvoyer une idée du monde qui nous persuade que l’on a toutes les raisons de courir… Quand on fait ce geste de résistance, quand on s’assoit à table, vraiment, et que tout à coup l’autre apparaît, avait déjà commencé à apparaître pendant qu’on faisait à manger, qu’on prend le temps de « faire à manger », on s’adresse enfin à l’autre, on lui redonne une place, une importance, parce que nourrir l’autre, c’est l’aimer, c’est lui dire : « Je te veux du bien. Je veux te faire du bien. » Quand on fait ça, on n’est plus des foodies qui courent, non ! On est de nouveau un couple qui se reconnaît, une famille qui se retrouve, des amis qui s’arrêtent, une personne seule qui s’accorde de la valeur… La table, merveilleusement, devient le joyeux champ de bataille où l’on s’oppose à la tyrannie du bruit incessant qui assourdit nos vies.

OK, je sais… J’m’en allais pas là. J’me suis pas vu venir. Ben, dans le sens que je savais pas que j’étais pour y aller. Je veux dire, de même, de manière si, si frontale, mettons… C’est des longues phrases, pis y faut prendre le temps de les lire. C’est pas trop Summer of Love, je sais.

On ne sera des vrais foodies que quand on prendra le temps de souper ensemble pour vrai ! Quand « Comment a été ta journée ? » sera une question qu’on posera une fois assis et à laquelle on attendra la réponse sans penser à ce qui vient, à ce qui nous « pousse dans l’cul » à tout bout de champ… Je sais, je le sais VRAIMENT, je suis aux prises avec les mêmes monstres, les mêmes justifications, les mêmes « Oui, mais vraiment j’ai pas le temps, ça prend du temps faire à manger, pis j’arrive, pis chus déjà en train d’organiser la journée de demain, pis il y a les cours de judo, pis le C.A. de ci, pis les factures de ça… » Je sais ça, je lutte désespérément contre ça dans ma propre vie, pis c’est vraiment pas gagné, je vous l’assure !

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 J’dis ça d’même, mais par ti-bouttes, un repas à la fois, dans la semaine, dans le mois… Devenons des résistants, redonnons-nous de l’importance, redonnons à la table, la table à manger, ses droits, son utilité, son sens, celui de nous permettre de manger ensemble, vraiment ensemble, en savourant chaque bouchée et chaque mot échangé. Retrouvons ce plaisir immense et salutaire de manger ensemble avant que le monde nous avale…

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On peut voir Christian Bégin à Télé-Québec dans Curieux Bégin (vendredi à 19 h).

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