Marilyse Hamelin: retour vers le futur

«Un vent de conservatisme social souffle sur notre belle province, et c’est une bien mauvaise nouvelle pour les femmes.» La première chronique de notre blogueuse invitée, Marilyse Hamelin.

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Photo: Philippe Boisvert

Photo: Marilyse Hamelin. Crédit: Philippe Boisvert

«Avancez en arrière!» Avez-vous déjà entendu un chauffeur d’autobus intimer cette paradoxale directive à ses usagers? Ça m’a toujours fait rigoler.

Ces jours-ci, je vous avoue que je ris un peu moins. C’est qu’au bout du compte, la formule décrit peut-être trop bien le Québec de 2017. Je trouve qu’un vent de conservatisme social souffle sur notre belle province, et c’est une bien mauvaise nouvelle pour les femmes.

Il y a un moment déjà que j’observe cette tendance inquiétante. À ceux qui croient que le progrès social, à l’image d’une fusée, est une affaire d’ascension ininterrompue, je rappelle que l’histoire de l’humanité est tout sauf linéaire et que, parfois, pour un pas en avant, on en fait trois vers l’arrière.

Moi qui ai grandi dans les années 1980, je me souviens bien, par exemple, que nos mères avaient une vie sociale, qu’elles allaient souper chez des amis tandis que nous nous endormions sur place en pyjama et qu’on nous ramenait ensuite, ronflants, dans la voiture.

Aujourd’hui, je vois beaucoup de jeunes femmes se priver de sorties parce qu’elles doivent mettre leur enfant au lit de bonne heure. On dirait bien que la pression sociale exercée sur les mères a augmenté.

Bienvenue en 1950!

Quand une humoriste d’ici, qui remplit des dizaines de salles dans le temps de le dire, déclare sur les ondes de la radio publique que «les gars ne sont pas vraiment intéressés à assister à une soirée où l’on parle d’enfants», que ce sont les mères qui choisissent de s’auto-infliger la charge mentale, que c’est son travail de mère de s’occuper des enfants et celui de son mari de ramener de l’argent au foyer;

Quand un parti politique potentiellement aux portes du pouvoir remet sur la table la poussiéreuse idée d’une aide financière à la femme au foyer;

Quand la nouvelle présidente du Conseil du statut de la femme déclare à une journaliste que l’égalité est «presque acquise», alors que tout concourt à nous démontrer le contraire (iniquité salariale, violences conjugale et sexuelle, faible représentation politique…), je ne peux tout de même pas me fermer les yeux et dire que tout va bien.

Comme je l’ai déjà écrit, il en va chez l’humain de chaque époque de se croire parfaitement moderne et de s’autocongratuler d’avoir atteint le fin du fin en matière de progrès. Il en allait ainsi en Europe occidentale au 19e siècle comme chez les Grecs anciens.

C’est ce même réflexe qui fait dire aujourd’hui à beaucoup d’hommes – et même de femmes – que l’égalité entre les sexes est atteinte et que le féminisme est un reliquat du passé.

Or, tant que la parentalité sera considérée comme une responsabilité principalement féminine par défaut, il n’en sera rien.

Faire fausse route

Les mères ont statistiquement moins de temps libres qu’il y a 30 ans, car elles sont plus nombreuses que jamais à travailler à l’extérieur de la maison, tandis que le partage des tâches ménagères et des responsabilités parentales n’est toujours pas égalitaire.

Pire, le retour au traditionalisme ambiant doublé de la pression populaire à la maternité parfaite (merci aux réseaux sociaux qui contribuent au phénomène) m’apparaissent comme autant de reculs inquiétants.

Comprenez-moi bien: être parent à la maison à temps plein est un choix parfaitement valable, tout comme le fait d’opter pour un boulot à temps partiel pour mieux articuler vie professionnelle et vie familiale. Néanmoins, permettez-moi de demander pourquoi, étrangement, ce sont – dans la très vaste majorité des cas – des femmes qui font ces «choix»?

Se pourrait-il qu’il reste pas mal plus de vieux relents traditionalistes dans notre inconscient collectif que nous sommes prêts à nous l’avouer?

Se pourrait-il que la croyance ancestrale que la mère posséderait naturellement la science infuse, elle qui serait apparemment née avec un mode d’emploi intégré, continue de teinter nos décisions, parfois bien inconsciemment?

Se pourrait-il que la tentation de se réfugier dans les valeurs traditionalistes, associées à une époque où tout paraissait plus simple, se fasse sentir?

Avancer, tout court

Le statu quo en matière de charge mentale est résolument inacceptable pour les femmes, parce qu’il est inéquitable. Cela dit, jamais on ne me fera avaler l’idée que la solution aux difficultés qu’elles éprouvent à tout concilier réside dans le fait de se retirer du marché du travail pour rentrer à la maison.

À lire aussi: Alléger la charge mentale en six étapes

Je crois qu’il faut plutôt œuvrer à déconstruire les stéréotypes de genre en vue d’assurer une meilleure coparentalité. Par exemple, un père prenant soin de son enfant, qui s’absente du travail à cet effet ou qui reste carrément à la maison pour une longue période, n’est pas un «homme rose», pas plus que les femmes ayant envie de se réaliser professionnellement sont «d’indignes carriéristes».

Mieux articuler travail et vie familiale doit être une préoccupation également partagée au sein du couple, mieux comprise sur le marché du travail et dans l’ensemble de la société. Le temps est venu pour un rééquilibrage des rôles parentaux. Ça, ce serait un véritable bond en avant. Parce qu’à trop regarder dans le rétroviseur, on oublie d’avancer.

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Chroniqueuse du mois

Journaliste indépendante, conférencière et auteure, Marilyse Hamelin dirige le blogue féministe La semaine rose. Son premier essai, Maternité – La face cachée du sexisme, vient tout juste de sortir en librairie. 

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