Des dizaines de femmes tuées, les meurtriers jamais inquiétés

Mélanie Cabay n’avait pas peur de se promener seule la nuit. Elle en est morte.

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Bougies et lampions

Photo: Corbis/Heide Benser

J’aime François Blais. L’écrivain, pas le ministre. J’ai tout lu de lui et pas qu’une fois. Ce type a un talent incroyable. Le genre de conteur surdoué qui tire un page turner des banalités du quotidien. Il pourrait nous raconter sa liste d’épicerie que ce serait intéressant. J’en reste médusée chaque fois.

Ça fait quelques semaines que je veux vous parler de son plus récent ouvrage, l’actualité brûlante et mes indignations successives m’en ayant empêchée jusqu’ici.

Couverture du livre: «Un livre sur Mélanie Cabay».

Dans Un livre sur Mélanie Cabay, François Blais revient sur l’histoire de cette jeune Montréalaise enlevée, violée, battue et étranglée à l’âge tendre de 19 ans. C’était en juin 1994. L’auteur retrace les événements, se substitue presque aux enquêteurs, dont il juge (et on en convient) le travail bâclé.

C’est à mon sens la première fois que l’auteur laisse autant paraître sa sensibilité. Disons que c’était moins évident dans ses ouvrages précédents, davantage teintés d’humour absurde. Cette fois-ci, on sent bien toute la tendresse qu’il éprouve pour la victime. Et puis son indignation aussi, contenue, mais manifeste, devant les monstres qui s’en tirent à bon compte.

L’écrivain raconte également son été 1994 à lui, celui qu’il a eu la chance de vivre, contrairement à Mélanie, la fille de son âge assassinée, dont le meurtrier court toujours. Autant cette portion autobiographique du livre est délectable en raison du talent de l’auteur, autant le contraste est douloureux entre la vie somme toute banale d’un adolescent ordinaire et celle, fauchée, d’une autre.

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Misogynie ordinaire

François Blais revient également sur des meurtres de jeunes femmes survenus au Québec de la fin des années 1970 au milieu des années 1990. Il ne se gêne pas pour asséner une solide raclée aux enquêteurs, qui la méritent bien. Difficile en effet de ne pas voir un vieux fond de misogynie dans le peu d’empressement des corps policiers impliqués dans ces enquêtes.

Selon l’auteur, les policiers de Sherbrooke de 1978 «auraient fait passer l’inspecteur Clouseau pour un détective d’élite» en concluant à la surdose, alors que «Theresa Allore a manifestement été étranglée», écrit-il, avant de raconter l’histoire de Manon Dubé, âgée de 10 ans, retrouvée morte dans un fossé.

À l’époque, les enquêteurs parlent d’un délit de fuite selon une thèse tirée par les cheveux (un chauffard la heurte accidentellement et, plutôt que de contacter les autorités, il se débarrasse du corps dans un ruisseau à une quarantaine de kilomètres de l’endroit où elle a été vue la dernière fois). Ce meurtre irrésolu s’ajoute à celui de Louise Camirand, en 1977. «S’il n’en avait tenu qu’à ces derniers [les policiers], ces trois meurtres survenus en moins de deux ans sur leur territoire auraient été balayés sous le tapis», écrit François Blais.

Ainsi, un ou des meurtriers ont sévi dans les rues de Sherbrooke et de Montréal, tuant des dizaines de jeunes femmes – parfois des enfants – selon le même modus operandi, sans jamais se faire prendre. L’écrivain rappelle que quatre jeunes femmes, dont Mélanie Cabay, ont été étranglées en l’espace de trois mois en 1994: deux à Montréal, deux sur la Rive-Nord.

Aucune de ces affaires n’a été résolue à ce jour et apparemment personne à l’époque n’a songé à les relier. Cette insouciance brouillonne des corps policiers au fil des ans nous semble complètement intolérable en 2018. «Allons donc, des dizaines de femmes tuées et le ou les meurtriers jamais inquiétés?» Allez dire ça aux femmes autochtones, elles qui courent huit fois plus de risques d’être assassinées que tout autre Canadien. Ces dernières sont coincées à la funeste intersection où se rencontrent le racisme et la misogynie.

Mélanie Cabay n’avait pas peur de se promener seule la nuit. Elle en est morte. Ce livre sur elle ratisse large, nous rappelle que les femmes sont les principales victimes de violence.

La grande écrivaine canadienne Margaret Atwood a dit: «Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux. Les femmes ont peur que les hommes les tuent.» C’est ce qui fait de nous, encore de nos jours, des citoyennes de seconde zone.

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Quelques mots de plus sur mon auteur chouchou…

François Blais, c’est le gars qui m’a fait hurler de rire dans le métro, qui ose creuser toutes sortes de malaises, qui réussit l’exploit de nous happer dans un récit où il ne se passe absolument rien.

Des plaquettes hilarantes aux romans ambitieux mettant en scène des dizaines de personnages, sa bibliographie est aussi hétéroclite que remarquable.

Malgré tout ça, cet écrivain comptant parmi les plus importants de sa génération n’est lu que par une poignée d’heureux initiés. Ses titres ne se retrouvent jamais dans le palmarès des meilleures ventes et je doute que les files de lecteurs s’allongent devant sa table de dédicace dans les salons du livre (j’irai vérifier le mois prochain à Québec, tant qu’à y être, tiens!).

Je discutais récemment de ce déficit de rayonnement avec l’une de ses amies, Catherine Gendreau – je me permets de la nommer, puisque l’auteur lui-même le fait dans son dernier opus –, et voici ce qu’elle m’a répondu: «Le fait qu’il déteste le spotlight et qu’il vit en région nuit certainement à sa popularité. Le monde ne sait juste pas qu’il existe. C’est une drôle de bibitte, François.» Tout le contraire d’un dandy courant les mondanités, quoi…

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, la Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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