Faut être riche pour fréquenter l’hôpital!

Le stationnement du casino de Montréal ne coûte pas un sou, mais pour les hôpitaux, la voiture, c’est l’équivalent du gros lot! Conclusion: vaut mieux être joueur que malade, au Québec.

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Mardi dernier, en après-midi, ma mère, âgée, ne va vraiment pas bien. Appel auprès de l’équipe médicale qui la suit. Le constat est net : il faut l’envoyer d’urgence à l’hôpital, précisément au CUSM, où est son dossier. Elle part en ambulance avec ma sœur. Dès que possible, mon aînée et moi filons les rejoindre en voiture.

Au bout de deux heures, nous convenons que je passerai la soirée avec ma mère. Ma fille va reconduire sa tante, épuisée, qui ne demeure pas à côté. Puis elle vient me retrouver. Nous resterons à l’hôpital jusqu’à bien après minuit. Pas question de partir avant que tous les tests soient faits, que l’état de ma mère soit stabilisé et que celle-ci soit correctement installée dans une petite pièce des urgences (car, surprise –hum! -, il n’y a pas de chambre disponible). Bien entendu, je reviendrai à la première heure.

Ce fut donc une soirée stressante. Mais elle fut aussi coûteuse : 50 $ de stationnement. Deux fois 25 $ pour avoir opté pour le stationnement extérieur, où rien n’indique que le tarif est plus élevé que le stationnement souterrain –dont de toutes manières le tarif aurait été de 22 $ multiplié par deux vu l’aller-retour de ma fille.

« Du vol! », s’est exclamée celle-ci, qui gagne pourtant bien sa vie. Oui, qui a les moyens de payer de tels tarifs?

Coïncidence, trois jours plus tard Le Journal de Montréal jouait à la une l’histoire d’une femme qui dénonçait le coût prohibitif des stationnements d’hôpitaux. Elle-même atteinte d’un cancer, elle racontait avoir dépensé quelque 3000 $ de stationnement en un an et demi, pendant qu’elle suivait ses traitements de radiothérapie, de chimio, en plus des rendez-vous médicaux réguliers.

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Cette dame avait bien essayé de se déplacer en transport en commun pour économiser, mais que d’épuisement après une chimiothérapie! Et c’est aussi bien plus long quand on doit retourner travailler après un rendez-vous. Or dans son cas, chaque heure de moins au travail est une heure non rémunérée. Bref, au stress de la maladie s’est ajouté un véritable stress financier.

Son cas est loin d’être unique, et il est aussi vécu par les proches.

De notre côté, le fâcheux tarif du mardi nous a ramenées sur terre. Ma sœur et moi avons dès lors compté sur un entourage assez prévenant pour nous conduire à l’hôpital sans y stationner. Surtout, Montréalaises toutes les deux, nous avons accès au transport en commun, assez chanceuses même pour résider près de lignes de bus et de métro efficaces. Et encore plus chanceuses d’être assez en forme pour pouvoir assumer ces trajets quotidiennement.

Car là est aussi l’odieux de l’affaire : quand on doit fréquenter assidûment l’hôpital, lieu de bien des inquiétudes, ces trajets sont tuants. Rien à voir avec ceux faits pour les études ou le travail. D’ailleurs, souvent ils s’y ajoutent.

Mais comment les éviter? Il était évident que tant que durerait l’hospitalisation de ma mère, ma sœur et moi irions la voir quotidiennement (d’autant que même à l’hôpital, le service de santé ne peut plus se passer des aidantes naturelles — oui, au féminin! —, mais c’est un autre sujet…). Et notre comportement n’a rien d’exceptionnel, c’est celui que des milliers de gens à travers le Québec font chaque jour pour leur conjoint, leur enfant, leur famille élargie, une amie… Et la majorité d’entre eux — vu la distance, l’horaire serré, le transport en commun pas très pratique ou inexistant — se rendront à l’hôpital en voiture.

Le coût du stationnement est donc devenu un frais accessoire qui ne dit pas son nom. Dorénavant tous les hôpitaux l’appliquent, et certains ont fortement augmenté les prix.

Il est vrai que stationner moins de 30 minutes ne coûte pas un sou. Mais qui passe à l’hôpital en coup de vent de nos jours? Même les rendez-vous dûment prévus ne sont jamais à l’heure, et on connaît la patience requise aux urgences (ma mère y a passé 48 heures avant d’avoir une chambre…).

Donc la gratuité, c’est du bidon. Et une fois ce cap de la demi-heure passé, ça grimpe vite. À Montréal, c’est même l’envolée. Au CUSM, après 90 minutes, la facture atteint déjà 22 $, comme je l’ai écrit plus haut; après quatre heures de stationnement, c’est 24 $ (30 $ au stationnement extérieur). Le CHUM joue dans les mêmes taux.

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Les hôpitaux se défendent : ils ont mis en place des passes à tarif réduit, formidable source d’économie pour les patients, leurs visiteurs et les employés (qui sont soumis aux mêmes tarifs). Ben voyons! Pour miser sur les passes, encore faut-il avoir une idée de la durée du séjour. Autant dire une gageure! Ainsi, il y a quelques mois, nous avions investi pour rien dans une telle passe car ma mère a été retournée chez elle très rapidement. Cette fois-ci, à chaque jour nous nous sommes fait dire que ma mère sortirait le lendemain – alors que finalement, son séjour durera une semaine.

C’est un piège auquel il est difficile d’échapper, même à Montréal. Ainsi de mon fameux mardi soir : fatiguée de ma soirée, je n’aurais eu aucune envie de prendre le métro alors qu’une heure du matin approchait. Et hors des grands centres, se passer de la voiture est quasiment impossible.

Prenons mon cher Lac-Mégantic, pays de ma parenté que je fréquente assidûment car j’y ai moi-même une maison. L’hôpital couvre une vaste région, la petite ville n’a pas de service « d’autobus de ville », le taxi y est même inopérant la nuit. Le stationnement de l’établissement est donc un service essentiel, qui a de tout temps été gratuit.

Or, nouveauté! Depuis l’automne dernier, il faut payer : quelques dollars par jour, ce qui n’a rien à voir avec les tarifs des CHUM et CUSM montréalais. Mais la situation de Mégantic, en termes de transport en commun comme de revenus (modestes) de la population, ne peut non plus y être comparée. Cette décision a donc soulevé la colère de la population : même des médecins l’ont dénoncée.

Évidemment, ça n’a rien changé. Dans notre Québec prospère, où l’austérité est censée être derrière nous, pas question de supprimer les nouveaux tarifs qui font rouler la machine!

Car l’enjeu est là : il s’agit de renflouer les budgets. Les stationnements ont rapporté 70 millions $ de profit l’an dernier aux hôpitaux et aux CHSLD du Québec, rapportait l’article du Journal de Montréal. Une forme de don aux établissements, explique le ministre de la Santé. Une taxe déguisée, lance un syndicat. Une manière de brimer l’accès aux soins, croit le président du Conseil de la protection des malades.

Et moi je dis qu’au fond, c’est cohérent : dans le système de santé actuel, les gens ont de moins de moins droit à de la considération. Le coût du stationnement ne fait que s’ajouter à la liste.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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