Ils ont voyagé dans le temps et ont adoré les années 1970!

On avance, on recule, on tourne en rond? Les leçons à tirer d’un voyage dans le temps ne sont pas toujours celles que l’on croit!

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Quelque part en juillet, alors que je me promenais sur le site de la CBC, pendant anglais de Radio-Canada, mon attention a été attirée par une entrevue donnée par les parents mis en vedette par la série Back in Time for Dinner.

Je ne l’avais pas encore regardée, même si les critiques étaient excellentes. Je suis tellement accro à la télé, en direct comme en différé, que l’été je préfère tendre vers le régime sec. J’avais donc résisté même si j’aime beaucoup les téléréalités historiques, particulièrement celles conçues par la BBC.

Photo: CBC

Le Back in Time for Dinner de la CBC est justement inspiré du modèle britannique. Le concept est tout simple: plonger une vraie famille des temps modernes dans la vie familiale d’autrefois, axée principalement autour des repas, et mesurer l’évolution survenue. Avec la CBC, six décennies étaient explorées, l’émission s’ouvrant en pleine Deuxième guerre mondiale, en 1940, et se concluant au dernier jour de décembre 1999.

C’est une famille de Mississauga, les Campus, qui s’est prêtée au jeu: papa, maman et leurs trois adolescents — deux filles et un garçon — vivant pleinement l’aventure de reculer dans le temps. Habillement et décoration de leur demeure compris.

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L’entrevue que je lisais avait été faite après l’expérience, mais alors que la série était en ondes. Une question m’a accrochée: quelle était donc la décennie que le couple avait préférée? La réponse a fusé, pareille des deux côtés: les années 1970! Celle qui au départ les attirait le moins; celle de ma jeunesse dont je garde de beaux souvenirs. Curieux contraste qui a piqué ma curiosité.

Je suis donc allée voir ce qu’il en était. Facile, par la grâce de la technologie de la deuxième décennie du 21e siècle! Une fois diffusée à la télé, chaque émission se retrouve sur le site de la CBC. La série y est maintenant en entier.

De fait, c’est fascinant à suivre.

Dans mon cas, moins pour les découvertes à faire du côté concret de la routine dans une maisonnée. Née au début des années 1960, j’avais assez entendu parler des années 1940 et 1950 pour savoir à quoi m’en tenir. J’avais même une tante qui tenait mordicus à sa laveuse à tordeur, jurant que rien n’essorait mieux les vêtements!

De la même manière, pour les repas, je souriais largement en voyant la famille Campus découvrir le bœuf bourguignon, la quiche ou la fondue. Gros décalage ici entre le Rest of Canada et le Québec, certes américanisé en matière de bouffe, mais où la touche européenne est quand même présente dans le paysage culinaire.

Le sort des femmes ne m’a pas davantage renversée. Tristan, la sympathique mère de famille de l’émission et infirmière de profession, réagit en femme d’aujourd’hui en soulignant avec force son malaise d’être enfermée pendant quelques décennies entre les murs de sa cuisine. Pour ses deux filles, tenues de l’aider dans les tâches domestiques, c’est carrément l’horreur!

Je mesurais que la dizaine d’années de différence qu’il y a entre moi et Tristan suffisait pour que je ne tombe pas en bas de ma chaise. D’abord, ayant souvenir de toutes ces femmes au foyer de mon enfance, je mettais des nuances. On arrivait là aux limites de la téléréalité: le sentiment d’isolement que Tristan attribue aux femmes des années 1940 ou 1950 est accentué par le fait qu’elle est seule à vivre son expérience de recul temporel. Or la solidarité féminine existait autrefois: ça s’appelait des voisines et ça jasait fort en étendant le linge!

Ensuite, face à ces décennies mises bout à bout, je trouvais somme toute que les heureux changements survenus dans la vie privée des femmes se sont développés sur un temps historiquement court. Qu’Aaron, le père de la série, piaffe d’impatience pour enfin faire les repas, comme il s’en charge dans la vraie vie; que des jeunes filles d’aujourd’hui n’arrivent pas à se trouver de points communs avec celles des années1960, c’est qu’une révolution est passée par là! Et pas seulement vestimentaire — l’aspect le plus frappant des années qui s’écoulent et que Tristan porte superbement.

Néanmoins, j’ai eu un choc. Celui-là même qui ressortait de l’entrevue de Tristan et Aaron Campus (notons ici l’ironie: au Canada anglais, même l’épouse qui se targue d’égalité prend encore aujourd’hui le nom de son mari!). Il tient en quelques mots : la transformation profonde de la vie familiale.

J’allais écrire «la disparition», mais ce serait fausser l’affaire. Visiblement, les Campus forment une famille unie et ils cherchent à se ménager des activités en commun. Mais de leur propre aveu, dès le premier épisode de la série, être ensemble au jour le jour, et encore plus spécifiquement manger en famille, est inusité pour eux.

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«Mais c’est nous qui sommes inusités!» m’ont expliqué mes enfants à qui je racontais avec verve la série. Pas grand monde de leur connaissance mangeait avec leurs parents à l’adolescence. Je dois dès lors être très Française: pour moi, ensemble, c’est d’abord un repas, na!

Ce qui est en jeu est toutefois plus pernicieux que les repères culturels. Le couple Campus le résume bien dans son entrevue. Si les années 1970 vont finalement rester dans leur cœur, c’est qu’elles marquent une parenthèse.

Les mets sont toujours faits maison, mais se simplifient. La décoration se veut chaleureuse — à preuve on se perd dans les coussins. La femme peut enfin sortir de la cuisine pour se joindre aux loisirs familiaux, l’homme y entre enfin… pour faire la vaisselle. Et surtout, surtout, surtout, il n’y avait pas de technologie pour happer toute l’attention.

M’est alors venue en tête la chanson de Renée Claude, Le début d’un temps nouveau, composée par Stéphane Venne et sortie en 1970: «Les femmes font l’amour librement/Les hommes ne travaillent presque plus/Le bonheur est la seule vertu»… Les femmes se libèrent, les hommes découvrent la vie privée et on essaie de se faciliter la vie…

Pourquoi ça n’a pas duré? Les années 1980 arrivent, avec leur obsession de performance et un nouvel écran, qui n’a rien à voir avec la rassembleuse télé: celui des jeux vidéos. Décennie suivante, c’est le triomphe des plats congelés qui permettent à n’importe quel jeune de réchauffer au micro-ondes sa pizza-pochette ou ses croquettes de poulet. Et c’est l’entrée massive d’Internet dans les foyers – ce qui n’a même pas fini, encore aujourd’hui, de tout bouleverser.

«Quand la technologie arrive, chacun se met à faire ses affaires de son bord», se désole Aaron Campus, qui venait de le vivre en accéléré.

Quelle conclusion en tirer? Je ne sais trop.

On n’arrête pas le progrès, et celui dans lequel nous sommes plongés a de nombreux atouts – ne serait-ce que de pouvoir écrire ce blogue de la campagne, comptant sur quelques touches pour vérifier tel ou tel détail, puis expédier le tout à Châtelaine. Mais qu’avons-nous perdu en échange? Quel effort ça prend pour résister à la consultation compulsive de nos réseaux sociaux! À quoi bon une famille si on n’arrive plus à la rassembler, vu la tentation des écrans et la complexité des agendas à coordonner?

Et puis, on cuisine moins, ce qui est navrant, mais les hommes cuisinent plus, ce qui est formidable. L’enfant, lui, est devenu tellement roi qu’on n’ose plus lui confier une seule tâche dans la maison – je ne m’y fais toujours pas de le constater.

Quant aux femmes, il reste bien de la pression sur elles. Mais, coupure radicale par rapport au passé, elles regimbent à haute voix. Mieux encore, c’est socialement accepté. Ça ne règle pas tous les problèmes, mais foi de Tristan, qui râle avec raison (et beaucoup d’humour) dans la série, ça soulage de l’exprimer!

Je me demande bien, dans 50 ans d’ici, quelle décennie du 21e siècle fera rêver…

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. 

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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