Irma: le poids des souvenirs emportés

Comme la plupart d’entre vous, j’ai passé les derniers jours à suivre Irma, qui allait son chemin, frappant comme on le craignait mais pas nécessairement là où on l’attendait. Loin de la tourmente, j’avais le luxe de me poser bien des questions.

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Yameleth Georges, 5 ans, attend avec d’autres sinistrés une place au refuge de la ville d’Estero, en Floride, le 9 septembre 2017. Photo: La presse canadienne

Yameleth Georges, 5 ans, attend avec d’autres sinistrés une place au refuge de la ville d’Estero, en Floride, le 9 septembre 2017. Photo: La presse canadienne

Dans la semaine qui a précédé l’arrivée de l’historique ouragan Irma en Floride, les reportages se sont concentrés sur la fuite des résidents. Que faire: partir ou rester?

Voilà une première question, facile à régler dans ma tête: pas brave pour deux sous, je partirais! Mais avec quoi pour bagages, sachant que le retour risque d’être compliqué, voire impossible; sachant que si retour il y a, il faille envisager que la tempête ait tout anéanti?

Dans le confort de mon salon, c’était un jeu: vêtements, albums photos, livres aimés, souvenirs de famille, achats chargés de signification… Ça commençait à faire toute une pile. Logique: après tout, le moindre de mes départs en week-end est synonyme de valise bien pleine. Alors, quitter pour longtemps, quitter pour de bon… En plus, on a une fourgonnette: ça loge!

Mais évidemment, on commencerait par y loger des gens: toutes les places occupées, ça nous fait sept personnes. À quoi s’ajoutent les chats. Plus l’équipement de base pour eux, de l’eau, de la bouffe pour nous, humains. Oups, l’espace pour le bagage rétrécit, ma valise aussi. Elle se réduit de plus en plus à une garde-robe de base, et bien des souvenirs doivent passer d’objet concret à mémoire. Il en reste quand même assez pour avoir du mal à soulever ma valise (quand même passée de grande à petite). Pas grave: on est en voiture.

J’ai alors réalisé quelle chance c’était de pouvoir avoir ce réflexe.

Pour des millions de personnes dans le monde, cet exercice-là n’est pas du jeu. Il ne l’a pas été ces derniers jours en Floride, et fuir comme affronter Irma a exigé de prendre des décisions efficaces, avec toutefois du temps pour s’y préparer, et des moyens, notamment de transport, pour agir. Mais ailleurs, au gré des guerres ou de la furie des éléments, on manque souvent de temps et de moyens pour fuir dans l’ordre.

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On met quoi dans un bagage quand on doit partir à pied, sans trop de préavis; quand la valise doit tenir dans une main ou sur un dos courbé; quand il faudra traverser les mers «sur un rafiot craquant de la coque au pont», comme chantait Aznavour? Quel peut être le poids des souvenirs emportés?

Et je voyais Syriens et Libyens débarqués sur les plages d’Europe, les Haïtiens passés par les bois du Québec, les boat-people vietnamiens des années 1970-80… Dans un roman fabuleux, fraîchement paru, qui leur est consacré et qui est inspiré d’histoires vécues – Palawan, de la Montréalaise Caroline Vu –, il y a d’ailleurs un passage qui raconte qu’en raison du surpoids qui faisait gîter dangereusement le bateau, un capitaine avait ordonné aux passagers de jeter par-dessus bord leurs sacs remplis d’effets personnels. Adieu maigres possessions! Adieu, comme l’espoir de retour.

Et autant il fallait compatir avec tous ces gens – Américains, Québécois, étrangers – qui se déplaçaient en Floride pour échapper à la terrible Irma, autant il fallait bien constater qu’ils avaient au moins la chance qu’on s’intéresse à eux. Des journées entières de couverture médiatique en direct! Sans oublier cet atout précieux d’un immense territoire sur lequel se déplacer.

Les habitants de Cuba, d’Haïti et des autres îles de l’Atlantique n’ont eu droit ni à cet espace géographique, ni à cette attention médiatique – sauf pour «nos» touristes.

Néanmoins, toutes ces victimes des éléments ont quand même une autre chance, celle d’avoir notre sympathie. Les réfugiés climatiques, comme on les appelle désormais, n’ajoutent pas à leur fardeau le poids de la méfiance que nous avons envers les réfugiés de la guerre ou les réfugiés économiques. La furie des éléments vaudrait donc mieux que la furie des hommes? Ou est-ce que ça viendra, à mesure que la nature se déchaînera de plus en plus, poussant les populations à s’abriter au-delà de leurs frontières?

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Ces questions-là, nous ne faisons que commencer à les entrevoir.

J’avais par contre une autre question bien terre à terre. Que des touristes sur place depuis plusieurs jours dans les contrées du sud se soient fait prendre par les éléments, soit. Mais à quoi ont donc pensé ceux qui, supposément rassurés par leur compagnie aérienne, sont partis pour leur destination soleil alors même que l’ouragan s’avançait? Sitôt arrivés, ils ont dû prendre la route du retour, inquiets, apeurés, fâchés que leur voyage n’ait pas été annulé, qu’on ne les aide pas davantage.

Euh, pouvaient pas prendre eux-mêmes la décision de ne pas partir? Comment peut-on jouer avec sa vie sous prétexte qu’on a investi quelques centaines de dollars dans des vacances? Comment blâmer une entreprise quand on n’a soi-même pas pris la peine de suivre le développement d’un événement exceptionnel pourtant hautement médiatisé? La nature humaine est parfois aussi insondable que la nature qui se déchaîne…

Et les questions qui me restent sont pour cette nature déchaînée. D’un ouragan à l’autre, les pays – enfin, ceux qui en ont les moyens – apprennent à mieux se protéger: on resserre les normes de construction, on améliore les infrastructures. Mais notre mode de vie qui épuise la planète ne change guère.

Ne fera-t-on que s’habituer à la nouvelle donne, ou bien les tout petits efforts pour corriger le tir, car il y en a, finiront-ils par prendre le dessus? Pendant combien de temps encore va-t-on tenter de contrer la nature plutôt que de réapprendre à vivre en harmonie avec elle? Hélas, ce n’est pas Donald Trump, président des toujours puissants États-Unis, qui pour les années à venir nous aidera à même poser la question.

À bien y penser - copie

josee boileau 300x300

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres!

 

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