Je suis en dépression, mais ne le dites à personne

«S’il est à la mode de parler des obstacles que l’on a bravement surmontés, il est encore mal vu d’en parler pendant qu’on sacre pour passer au travers, en particulier en ce qui a trait aux maux invisibles», constate Manal Drissi.

  0

Tête à chapeaux

 

«Va pas raconter ça sur Internet», m’a prévenue ma mère après m’avoir étreinte pendant mille ans même si je l’avais avertie que j’étais en urgent besoin d’une douche. Un câlin de mère inquiète, c’est le plus fort de tous, il diffuse de la résilience. Elle me connaît, elle savait que j’allais faire à ma tête.

 

Photo: iStock

Photo: iStock

Ma tête, c’est justement là que tout s’est passé. Enfin, c’est là que tout a commencé et là que tous les chemins mènent. Pendant mon séjour à l’urgence psychiatrique, je n’ai fait que ça, arpenter ma tête.

 

Qu’est-ce qui s’est passé? Tout et rien. Un peu comme quelqu’un dont le cœur est trop longtemps négligé et qui finit par faire un infarctus en regardant la tivi, j’ai atteint mon point de rupture. J’ai essayé de toffer une dépression à travers une série d’épreuves personnelles et professionnelles et, ô surprise, ça n’a pas fonctionné. Pourtant, j’en ai parlé ici, la maladie mentale ne m’est pas étrangère. Je la devine de loin et connais bien son modus operandi.

 

Mais je me suis dit que ça pouvait attendre. J’ai 28 ans, je suis otherwise en bonne santé, je travaille dans mon domaine de prédilection… Certes, comme tout le monde, je rencontre des embûches et je vis des drames, mais pas de quoi me faire inviter à Denis Lévesque. Il suffisait que je fasse un effort.

 

Un effort pour me lever le matin même quand je n’arrive pas à ouvrir les volets dans ma tête. Un effort pour répondre aux besoins de mon fils. Un effort pour passer au travers des crises d’anxiété. Un effort pour respecter mes échéanciers alors que je peine à fonctionner. Il est pourtant évident que la tête, comme le cœur, finit par céder sous la pression.

À LIRE: Je suis Hannah Baker de 13 Reasons Why

Je me connais bien. Je me suis sentie perdre pied et je suis allée au CLSC avant de céder.

 

«J’ai besoin d’aide, vite.

— Avez-vous un plan précis pour mettre fin à votre vie?

— Non.»

On m’a mise sur une liste d’attente. J’ai attendu quelques mois, jusqu’à ce qu’attendre ne soit plus une option.

 

«T’as bien fait de venir ici», m’a dit un infirmier plein de compassion à l’urgence psychiatrique où j’étais arrivée en détresse. «Ici», c’est une grande pièce sans fenêtres. Autour d’une table de style cafétéria, des civières sont accotées aux murs gris, dont les seuls ornements sont des feuilles scotchées au-dessus des civières avec des numéros manuscrits. Comme il n’y a pas d’horloge au mur, on y vit au gré des repas infects et des rondes d’infirmières surmenées. Si l’austérité puait, cette pièce donnerait la nausée.

 

Incapable de dormir, prise aux côtés d’une personne en délire paranoïaque qui parle depuis des heures sans reprendre son souffle, j’ai commencé un livre du Dr Alain Vadeboncoeur. Il en connaît un rayon sur les cœurs qui cèdent.

 

Il fallait souvent que je recommence la lecture d’un chapitre, d’une page, d’une phrase. La dépression, confirmée par le psychiatre, me dépouillait de ma capacité de concentration. J’ai abandonné ma lecture – trop épuisante, bien que très intéressante – et je me suis occupée à… rien. Pendant des jours interminables. Sans plan d’intervention, sans aide ni médication.

 

Après quelques jours, plus recluse qu’à mon arrivée, je suis rentrée chez moi avec la tête qui grondait. «Tu parles d’un système de marde!» ai-je confié à ma meilleure amie. Médecin de formation, elle était moins prompte à condamner le système.

 

L’urgence psychiatrique sert ceux qui en ont besoin avec les maigres moyens qu’elle a, c’est-à-dire en gardant en vie ceux que l’état mental met en danger immédiat. La détresse mentale non fatale est, après la médecine familiale, l’enfant pauvre de la santé.

 

Pour être prise en charge, il faut s’y prendre aux premiers symptômes et être très patiente, ou être littéralement à l’article de la mort. Entre les deux, c’est un labyrinthe dans lequel il faut savoir naviguer… alors même qu’on ne sait plus naviguer entre les tâches simples du quotidien.

 

J’étais tombée dans la craque – pour ne pas dire le détroit – du système de santé mentale: trop malade pour fonctionner sans prise en charge, mais pas assez pour nécessiter des soins d’urgence.

À LIRE: Pourquoi cette dictature de l’allaitement?

«Ne va pas raconter ça sur Internet», m’a prévenue ma mère, inquiète des répercussions professionnelles d’une telle sortie publique. S’il est à la mode de parler des obstacles que l’on a bravement surmontés, il est encore mal vu d’en parler pendant qu’on sacre pour passer au travers, en particulier en ce qui a trait aux maux invisibles. Souvent difficile à deviner de l’extérieur malgré son emprise, la maladie mentale se vit encore dans le tabou et comme une faiblesse.

 

À ma sortie de l’hôpital, je formulais et reformulais des courriels d’excuses bidon pour les retards dans mes mandats et les projets que je devais abandonner. Le lendemain, j’étais tout sourire à la radio, parce que c’était plus simple que de justifier mon absence.

 

Séjour à l’hôpital aidant, j’ai reçu un appel peu après mon congé, le psychiatre jugeant qu’une prise en charge rapide était nécessaire. Je suis présentement suivie.

 

J’ai fini par terminer la lecture des récits du célèbre cardiologue Vadeboncoeur, avec une compassion renouvelée pour les professionnels de la santé. Il m’a toutefois semblé absurde, en fermant un livre sur les défaillances cardiaques et la mort, qu’on ne daigne pas parler de problèmes mentaux avec la même franchise désinvolte.

 

Comment donner une tribune à la maladie mentale quand les principaux intéressés se réduisent au silence et aux euphémismes? Tu m’excuseras, Maman, mais c’est parce qu’on n’en parle pas assez, sur Internet comme ailleurs, que la tête n’est pas au cœur du débat.

 

manal_drissi

 

Manal est chroniqueuse, journaliste, blogueuse et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livrera chaque semaine des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne. 

Impossible d'ajouter des commentaires.