Encore la Journée des «madames»?

L’idée que l’égalité des sexes est atteinte au Québec séduit. Être né tout juste au bon moment de l’histoire, n’est-ce pas formidable?

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Femmes au foyer qui cuisinent un gâteau.

Photo: Pixabay/ArtsyBee

Pendant longtemps, la légitimité de la «Journée des madames» – comme se plaît à l’appeler mon ami Mathieu – a été remise en question. Il faut dire que jusqu’à la vague #MoiAussi, il ne se passait pas un jour sans qu’une personnalité politique ou une vedette locale ne se félicite de l’atteinte de l’égalité au Québec.

Ces manifestations publiques de la pensée magique me saisissent chaque fois. Après tout, nul besoin de posséder un doctorat pour savoir que les femmes sont sous-représentées dans nos Parlements, que les Canadiennes ne gagnent que 75 % du salaire de leurs concitoyens masculins, qu’elles sont à la tête des trois quarts des familles monoparentales du Québec et qu’elles représentent 84 % des victimes d’agressions sexuelles, entre autres. Il suffit de lire les journaux.

S’ajoute à tout cela le fait que notre système d’éducation perpétue les inégalités en «invisibilisant» les femmes dans les manuels d’histoire et en n’intégrant qu’une infime proportion d’auteures et de penseuses dans le cursus scolaire.

De plus, une seule Québécoise a enfin reçu l’hommage de funérailles nationales… en 2016. Alors que cela semblait aller de soi pour deux joueurs du Canadien, il a fallu que des féministes fassent des pieds et des mains pour que Claire Kirkland-Casgrain, première députée de l’histoire du Québec, ait droit à cet honneur. À ce jour, elle demeure la seule contre dix hommes en plus de deux décennies.

Et si le gouvernement du Québec continue, sans tambour ni trompette, de publier tous les cinq ans son fameux plan d’action pour l’égalité entre les femmes et les hommes, il s’agit d’un magnifique vœu pieux en ce qui me concerne. Alors, pour ce qui est de l’égalité atteinte, on repassera.

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Une idée séduisante

Mais bon, comme l’aurait dit Mark Twain, pourquoi faudrait-il laisser les faits se mettre en travers d’une bonne histoire? L’idée de l’égalité réalisée séduit, et ce, autant les femmes que les hommes. Elle nous remplit de fierté même. Qui ne voudrait pas vivre dans une telle société? Être né tout juste au bon moment de l’histoire, n’est-ce pas formidable?

Il est vrai que les Québécoises ont acquis plus de droits que bien des femmes sur la planète, mais il ne faudrait pas confondre société avancée et égalité atteinte. D’ailleurs, ce Québec «des femmes libérées», souvent blanches et bourgeoises, laisse trop souvent sur la touche celles issues de l’immigration, racisées, trans ou handicapées.

En théorie, les chartes ont consacré l’égalité des genres, mais ce cadre législatif ne se traduit pas toujours par des résultats concrets. Dire que la discrimination basée sur le sexe est détestable ne la fera pas disparaître comme par magie, pas plus qu’une loi promulguant l’équité salariale adoptée il y a plus de 20 ans n’a su régler ce problème une bonne fois pour toutes.

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Complot patriarcal?

Bien que ce soit fort déplaisant à admettre, notre société est encore bien imprégnée des valeurs patriarcales et cela s’exprime sur plusieurs fronts. Notamment, lorsque le gouvernement, en «bon père de famille», investit pour favoriser les secteurs de la construction, de l’ingénierie et de l’informatique, des domaines d’emplois à forte domination masculine – et j’utilise le mot domination à dessein, car celles qui tentent de s’y frayer un chemin font face à des obstacles structurels réels –, tout en effectuant des coupes au sein de la fonction publique, dont les emplois sont majoritairement occupés par des femmes.

Ces dernières forment la majorité des travailleurs payés au salaire minimum ou moins de 15 $ l’heure, principalement dans les secteurs des services et des soins aux personnes. Pourquoi ça? Peu d’entre nous s’arrêtent, ne serait-ce que deux secondes, pour réfléchir à la question: pourquoi diable un soudeur devrait-il absolument gagner le double du salaire d’une éducatrice en garderie?

Que cela nous plaise ou non, la notion de père pourvoyeur reste fortement ancrée dans les mentalités. Il s’agit là d’un concept hautement patriarcal, tout comme le fait que les tâches domestiques, les responsabilités familiales et l’éducation des enfants sont encore fortement associées au féminin.

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La mère de tous les sexismes…

Nous vivons dans une société où les femmes surinvestissent la sphère privée. Elles ont été préparées toute leur vie à exercer ce rôle de mère attendu d’elles, celui dans lequel elles espèrent enfin trouver de la reconnaissance sociale. C’est pourquoi elles continuent de refuser en grand nombre les promotions au travail et figurent aux abonnées absentes des hautes sphères décisionnelles de notre société, comme les directions d’entreprises, les conseils d’administration et les postes électifs, laissant le soin aux hommes de décider entre eux pour le bien de toutes et tous.

À titre indicatif, en 2014, les Québécoises se sont absentées du travail pour des obligations familiales en moyenne 71,8 heures, contre seulement 21,4 heures pour les hommes. Et nombre d’entre elles travaillent à temps partiel, car, on l’a vu, le soin des enfants et l’organisation familiale leur reviennent tout «naturellement». Après cela, on s’interroge sur les causes de la pauvreté des femmes âgées, leur revenu à la retraite ne représentant que 59 % de celui des hommes…

Bref, le patriarcat teinte largement notre société, car la majorité des citoyens la composant adhèrent encore, consciemment ou non, à l’idée selon laquelle les femmes naissent avec un mode d’emploi intégré qui les prédispose au soin des enfants, qu’il en va de leur nature, qu’il en a toujours été ainsi et que toujours ce le sera.

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«Patriarcat», ce mot tabou

«Nous vivons dans une société patriarcale, écrit le blogueur Marc-André Durocher. […] C’est plus simple de laisser sa blonde manquer le travail quand Benjamin est malade. S’impliquer surtout dans le sport et les activités ludiques en général. Donner son nom de famille à ses enfants, parce que c’est la norme. Laisser sa blonde, fatiguée par sa journée de travail, cuisiner le souper. Parce que “ça goûte meilleur quand c’est elle”.»

Ce père de famille voit clair. Parce qu’on leur dit qu’elles ne peuvent pas tout avoir, qu’elles doivent concilier travail et famille, quitte à renoncer à leurs aspirations personnelles, responsables qu’elles sont du bien-être familial, force est de conclure que l’égalité des chances pour celles qui représentent «juste» la moitié du monde n’est pas atteinte.

Le patriarcat n’est pas un vaste complot ourdi par les hommes contre les femmes, mais bien un amas de biais et de préjugés tenaces causant des discriminations structurelles. Nous aimons croire que nous vivons dans une société parfaitement égalitaire. Or celle-ci demeure dans les faits très traditionnelle. Tout ce chemin qu’il reste à parcourir, c’est ce que nous nous rappelons douloureusement, 8 mars après 8 mars.

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Ce texte a initialement été publié dans le numéro du 20e anniversaire de la revue Argument en octobre 2017. Ceci est une version remaniée et actualisée.


Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, la Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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