Une mère à sa fille: la fin du monde est à nous

Quel monde laissera-t-on à nos enfants ? L’amour qu’on leur porte doit nous convaincre de tout faire pour sauver cette planète condamnée.

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Photo: iStock.com/Nadezhda1906

Quand ma fille est née, je ne me suis pas demandé quel genre de vie elle aurait, dans quel monde elle vivrait, ce qui l’attendait comme avenir… J’ai fait une enfant sans comprendre pourquoi, soudain, j’en avais le désir. Et j’ai vécu avec elle, jour après jour, en cherchant sans cesse (et en ne réussissant pas tout le temps) à être la meilleure personne possible à ses côtés.

Maintenant, ma fille a 15 ans. Elle avance dans le monde, pas à pas, et je la regarde avancer. Je reste là, disponible, un peu en retrait, tout près quand elle le souhaite, plus loin quand elle a besoin d’un peu de liberté, et à cause de cette nouvelle distance, j’ai l’impression de voir, moi aussi, un peu plus grand. L’horizon s’est élargi. Mon monde s’est agrandi en même temps que celui de ma fille. Avec ses amis, elle envahit la rue. Elle circule, elle habite l’espace public, elle y laisse ses empreintes, des traces de son passage. C’est le début d’une sorte d’occupation. Elle prépare sa place et commence, tranquillement, à fabriquer le monde.

Mais ce monde n’est déjà plus celui qu’il était quand, moi, je lui ai donné naissance, à ma fille adorée. C’était déjà un monde en péril, mais aujourd’hui, c’est un monde dont on dit qu’il est déjà trop tard pour le sauver…

L’humanité, crient les scientifiques, court à sa perte. Et cette perte, on ne peut pas la penser comme une simple disparition, comme si un jour, pouf ! par magie, nous, les humains, allions cesser d’exister. On ne peut pas se réfugier derrière ce sombre fantasme-là, parce que la vérité, c’est qu’entre notre vie et notre fin, il y aura un douloureux processus d’extinction. Un long moment rempli de souffrance, une misère humaine de plus en plus grande parce que les inégalités sociales n’en finiront pas de se creuser. Toutes ces différences qui font que certaines personnes sont plus égales que d’autres sur cette planète…

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Aurais-je pu avoir un enfant en étant consciente de tout ça? Aurais-je pris cette décision en sachant le coût, bien réel, que représente la croissance de la population humaine pour l’environnement? Je ne sais pas non plus si c’est là une bonne raison de ne pas avoir d’enfant… Mais ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui ma fille et ses amis sont aux prises avec un monde que j’ai contribué à fabriquer. Ce qui veut dire, aussi, que j’ai contribué à le détruire. Si je ne me sens pas vraiment coupable, je me sens tout à fait responsable. Et quand mon ado me parle d’adoption plutôt que de procréation, quand elle surveille son alimentation pour consommer moins de produits animaliers, quand elle échange ses vêtements contre ceux de ses copines, je me dis qu’elle se sent responsable, elle aussi…

L’autre nuit, j’ai fait un rêve. La température ambiante s’élevait de manière incontrôlable. Elle n’en finissait plus d’augmenter, et nous allions bientôt exploser, ou fondre de l’intérieur. C’était un cauchemar terrible, affolant. Je sentais, autour de moi, l’air devenir de plus en plus brûlant. J’essayais à tout prix de protéger ma fille. Je tentais de la placer en sécurité dans une pièce de la maison, derrière des portes fermées. Je me disais que c’était à moi de mourir en premier, pour la sauver. Ou au moins essayer… Je l’aime plus que tout et, dans mon rêve, même si une partie de moi savait trop bien que personne n’allait échapper au désastre, je n’étais pas prête à abandonner. La chaleur montait, et moi, je continuais à espérer.

J’ai fini par me réveiller en suffoquant. J’avais le souffle court, mon cœur battait follement. J’ai ouvert les yeux en pensant : voilà… je viens de rêver de la fin du monde. Mon enfant dormait encore. Et dans le silence de la maison, je me suis demandé : qu’est-ce qui reste de l’amour devant la fin du monde ? Est-ce que c’est l’amour qui peut nous sauver ?

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J’entends parfois les gens parler d’amour pour la planète. Je ne sais pas si je ressens, à l’intérieur de moi, cet amour-là. Mais je sais que je suis capable d’amour pour les humains. Ma fille me l’a appris. Elle m’a montré ce que ça veut dire aimer totalement, inconditionnellement. Et aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas ce qu’on peut faire de plus important devant cet horizon noir qu’est la fin du monde.

Accepter d’aimer.

Et aimer pour la vie.


Martine Delvaux est essayiste, romancière et professeure au département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Elle a publié à l’automne Le monde est à toi (Héliotrope, 2017).

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