La jeune milléniale sans le sou

Notre chroniqueuse Manal Drissi réagit à l’histoire de cette jeune «millionnaire» déchue, Éliane Gamache-Latourelle, démasquée par Nathalie Petrowski.

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La vingtaine encore dans son papier d’emballage, pleine d’ambition et l’esprit entrepreneur, j’ai joint les rangs d’une compagnie me promettant mer et monde, si j’étais prête à y mettre l’effort, afin de bâtir mon entreprise.

Pendant plus d’un an, j’ai assisté aux rencontres, surmonté mes réticences, abordé des inconnus et même voyagé – à mes frais – pour me gaver de l’inspiration qui me permettrait de me tisser une vie à la grandeur de ma vision.

Je côtoyais des multimillionnaires vantant leur simplicité entre une croisière dans les Caraïbes et une partie de golf dans un club sélect. Un scrapbook de ma vie de rêve trônait sur le bureau de seconde main de mon trois et demie mal isolé. Je carburais au mirage d’un succès sans compromis. «Je vais faire de l’argent, pis après, je pourrai écrire.»

J’avais adopté le lingot; je serais riche de mon temps, j’atteindrais l’indépendance financière, je serais ma propre patronne, ma descendance hypothétique n’hériterait jamais de mes inexistantes dettes hypothécaires.

Puis, comme c’est souvent le cas, les factures et le quotidien ont pris le dessus et j’ai déchanté, puis disparu du marché du rêve en conserve. Comme la quasi-unanimité des personnes côtoyées à l’époque, d’ailleurs. Celles qui y sont encore actives régurgitent les mêmes devises et rien ne laisse croire que le paradis promis leur a été livré, bien qu’il soit valorisé de l’exposer sans réserve.

Certes, il y a les cibles faciles: les personnes vulnérables, les gens à faible revenu et les jeunes, mais contrairement à la croyance populaire, les acheteurs de rêve sont aussi les personnes diplômées, les professionnels établis, les gens ayant une piscine creusée derrière et deux autos neuves devant leur cabane à Bromont, mais prisonniers du 9 à 5, de l’hypothèque, du spleen quotidien. Nous fuyons tous quelque chose en tendant la main vers les étoiles.

Éliane Gamache-Latourelle. Photo tirée du site web de la Chambre de commerce de Magog-Orford

Qu’attendez-vous pour quitter votre emploi et réaliser vos rêves? La rumeur veut qu’une guerre nucléaire nous guette. Votre bucket list se meurt.

À intervalles presque réguliers, une nouvelle enquête fait la lumière sur une fausse histoire de succès phénoménal, comme celle de Éliane Gamache-Latourelle. Ceux qui prétendent marcher sur l’eau s’avèrent habituellement plutôt être dans le sable mouvant. C’est un narratif devenu cliché: vendre le mirage du rêve à des rêveurs semble être la manière la plus efficace de le vivre… momentanément.

Ils réussissent pourtant à se faire encenser par les médias, à se faire publier, endosser et promouvoir par des figures d’influence. Et comme c’est souvent le cas, le mensonge fait le tour du monde avant que la vérité ne mette ses souliers.

Quand c’est trop beau pour être vrai, se complaît-on à dire chaque fois, c’est que ce n’est pas vrai.

D’une part, comme disent les Anglais, hindsight is always 20/20 (avec le recul, c’est toujours clair). D’autre part – question de maximiser les messages m’accusant de mettre de l’anglais dans mes textes –, nous sommes tous fascinés par les rags-to-riches stories, soit l’ascension fulgurante de gens pauvres vers la grande richesse.

Les parcours de J. K. Rowling, d’Oprah Winfrey, de Ralph Lauren et de Guy Laliberté sont la définition de «trop beau pour être vrai»… et pourtant on s’abreuve dans leur réussite jusqu’à plus soif.

Tous racontent s’être heurtés à moult portes closes et avoir été sous-estimés, ridiculisés pour leur ambition. On admire leur persévérance et on applaudit leurs sauts dans le vide. Le succès, disent-ils, est le résultat de 1000 risques et de 999 échecs.

Pourtant, ce même risque, promu comme catalyseur d’ambition et moteur de tous les succès, devient naïveté quand il se traduit en échec. S’il est de bon ton d’ériger en héros quiconque se lance dans le vide dès qu’il a atteint son premier million, on ne se gêne pas pour mettre le nez des rêveurs dans leur pipi à chacun de leurs 999 échecs.

Certes, je l’ai appris «à mes dépens»: il faut se méfier des vendeurs de rêve. (Entre guillemets, parce que j’étais une étudiante sans le sou et je n’y ai vraiment pas perdu grand-chose.)

Mais pour tout dire, c’est au courant de cette année dans un get rich quick scheme, entourée de gens ayant pour bible Think and Grow Rich de Napoleon Hill, que j’ai appris à me décomplexer l’ambition. Issue d’un milieu modeste où l’on rêvait à la grandeur de ses moyens, j’ai trouvé un endroit où il m’était permis de me visualiser sur un yacht dans le Pacifique, au sommet du Kilimandjaro ou auteure de best-sellers.

Je constate depuis à quel point on s’est encagé le rêve, l’espoir de plus et de mieux, pas seulement individuellement, mais collectivement. À quel point on se complaît de n’avoir qu’un petit pain en ridiculisant ceux qui aspirent à devenir boulangers.

J’ai vu les sourcils se froncer quand, bébé au bras, j’ai quitté «ma bonne job» pour vivre de ma plume il y a quelques années, en pleine crise du livre et des médias. Un risque qui, bien que menu, a été suffisant pour me valoir bien des avertissements. Puis, je me suis rappelé ce que mon coach de réussite m’a dit, il y a presque 10 ans: «Ne prends pas de conseils des gens qui n’ont pas ce que tu veux.»

Alors que la réussite brille sous le feu de tous les projecteurs, l’ambition est contrainte à se magasiner un espace sur le marché noir pour exister, là où rôdent les vendeurs de rêve et leurs promesses de mer et de monde.

La simplicité de leur personnage et de leur histoire leur permet une vacuité nécessaire: ceux dont l’ambition se heurte toujours à des portes closes y trouvent un écho réconfortant et s’y engouffrent aveuglément. Je me demande si les vendeurs de rêve arriveraient à flouer autant de gens s’il était permis aux rêveurs de rêver ouvertement.

Je me demande si les plus grands perdants, dans ces histoires saugrenues, sont les gens qui ne rêvent plus…

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Manal est chroniqueuse, journaliste, blogueuse et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livrera chaque semaine des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne. 

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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