La vraie justice pour Lac-Mégantic

Mon verdict au procès des trois employés de la Montreal, Maine & Atlantic (MMA), accusés de la tragédie de Lac-Mégantic? Quelle justice que leur acquittement!

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Un arc-en-ciel apparaît au-dessus de Lac-Mégantic, quelques jours après la tragédie ferroviaire. Photo: La Presse canadienne

Lac-Mégantic, peut-être le savez-vous déjà, c’est mon deuxième chez-moi. Voilà 55 ans que je fréquente ce coin de pays d’où vient ma parenté du côté maternel. Depuis quelques années, j’y suis même propriétaire de ce qui fut la demeure de mes grands-parents.

Nous n’étions pas là ce funeste 5 juillet 2013, quand un train dévala la pente et fonça sur le centre-ville de Mégantic (là-bas, on coupe le «Lac» pour parler de la ville), causant 47 morts. Mais à notre arrivée, quelques jours plus tard, pour les vacances, même sans le feu et les explosions, l’ampleur de l’événement était écrasante.

Depuis, le sentiment d’injustice ne m’a jamais quittée, partagé par bien des Méganticois. Leur vie intime et collective a tellement, mais tellement été changée en une seule nuit.

Les premières semaines après le drame, ce fut le long défilé de funérailles. Peut-on imaginer les coups au cœur chaque fois ressentis dans une petite ville de 6000 habitants? S’y greffait un autre défilé, qui dura des mois et des mois celui-là: celui des curieux. Difficile de leur reprocher l’envie de voir de près ce qu’était cette affaire épouvantable, d’autant qu’ils pensaient aider ainsi à l’économie de la région. Comment pouvaient-ils réaliser que les gens étaient fatigués, en avaient plein les bras avec la reconstruction – la leur et celle de la ville?

Preuve du désarroi, très vite, bien des maisons ont été mises en vente, bien des gens sont partis. Il y avait tant d’incertitudes: quel était au juste le niveau de contamination des sols dû au déversement de pétrole? Commerces, maisons seraient-ils démolis ou pas? Où iraient épicerie, pharmacie, restos, boutiques du centre-ville disparu?

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Et le train: allait-il encore circuler en plein cœur de la municipalité?

Le temps a passé. Au bout d’un an, ce fut la commémoration, touchante. L’année d’après aussi, mais plus discrète. Et la normalité a repris son cours. Les grands rêves d’une ville à rebâtir comme un modèle sur papier ont cédé la place à la plate réalité. Des chicanes pour des emplacements, de l’argent qui manque, des divergences sur certains projets, des visions qui s’affrontent…

Quatre ans et demi plus tard, c’est toujours un vaste terrain désert qui occupe l’ancien emplacement du centre-ville – si ce n’est quelques nouveaux bâtiments et un sentier de bois qui surplombe le lieu de la catastrophe. À chacune de nos arrivées à Mégantic, on se demande ce qui aura été ajouté. Hélas, ce n’est pas un suspense: tout est si lent que d’un mois à l’autre, la différence se perçoit à peine. On est loin de l’effervescence des premières années, quand il suffisait de lancer des idées.

Autant dire que la balafre sur la ville, constant rappel de la douleur passée, est toujours bien visible et le sera encore pour un bon moment.

Et le train? Il continue de passer comme avant, toujours au milieu de la ville, toujours interminablement long, toujours chargé de produits à risque. Comme si rien n’avait eu lieu.

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C’est que si le nouveau centre-ville peine à lever de terre, pour la voie de contournement, c’est pire: elle repose dans les limbes. Perdue dans une affaire de rapports, de coûts et de décisions politiques qui tardent. Disons en gros qu’Ottawa, dont c’est la responsabilité, est aux abonnés absents.

Toute cette mise en contexte pour mieux vous faire comprendre pourquoi, dès l’arrestation de trois employés de la MMA en mai 2014, l’idée de leur imposer un procès en négligence criminelle ayant causé la mort m’a fait tiquer. Cette approche légaliste répondait-elle vraiment à ce qui avait mené à cette terrible catastrophe et à ses conséquences? De quelle négligence parlait-on au juste?

Dans le beau livre La longue nuit de Mégantic du photographe Michel Huneault (éd. Schilt, 2016), on trouve des témoignages touchants de Méganticois. J’ai retenu celui de Yves, retraité de Québec qui avait choisi de s’installer à Lac-Mégantic: «Je trouvais ça bucolique un train, je voyais ça comme un enfant. Maintenant je vois ça comme une menace, une grosse menace», racontait-il.

Moi aussi, le passage du train qui coupe la ville en deux m’avait toujours fait sourire. Quand j’étais petite, en attendant de traverser, on saluait les voyageurs de la main. Ça faisait partie du charme de l’endroit que l’activité soit soudain en suspens, soumise à l’horaire d’une caravane ferroviaire.

Quand les trains de voyageurs ont disparu, j’ai continué de considérer de manière joyeuse, bucolique!, les trains de marchandises et les wagons-citernes qui défilaient. Certes, ils étaient beaucoup plus longs que dans mon souvenir d’enfant, mais que vaut la précision des souvenirs, n’est-ce pas?

En fait, jusqu’au 5 juillet 2013, je n’avais jamais réalisé que les trains d’aujourd’hui, avec leurs convois infiniment plus longs que dans l’ancien temps, étaient des bombes ambulantes. Innocente, comme une enfant.

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Depuis, nous en avons beaucoup appris: explosion (quel autre mot trouver?) de la quantité de pétrole transporté sur rails au Canada, gracieuseté des sables bitumineux; lacunes réglementaires majeures en matière de sécurité ferroviaire; rails et wagons en mauvais état, inadaptés aux matières dangereuses qu’ils transportent depuis des années; manque d’encadrement des compagnies de transport; ignorance des populations, et de leurs élus, de ce qui circule sur leur territoire… De beaux innocents, oui. C’était affolant de prendre conscience de ce qui nous passait sous le nez.

Mais cette désinvolture réglementaire, d’encadrement et d’entretien; cette folie du pétrole qui fait oublier tout ce qui est autre que la rentabilité; cette culture de la négligence qui fait qu’une entreprise tourne les coins ronds sur ses réparations et laisse un train de 72 wagons-citernes aux mains d’un seul homme…, tout cela était ramené à une affaire de criminalité pour trois individus au bas de la chaîne de responsabilités. Non, ça n’allait pas du tout.

Il a fallu neuf jours au jury pour décider du sort du chef de train Thomas Harding, du contrôleur ferroviaire Richard Labrie et du directeur aux opérations Jean Demaître. Pas facile de trancher: le procès avait été très technique. Aucune légèreté, pas de place pour l’émotion.

Mais quand le jury a dit: «non coupables», c’est l’émotion qui a repris ses droits. Ç’aurait été terrible qu’au drame de Mégantic s’en ajoute un autre: un poids démesuré mis sur les épaules d’employés qui n’étaient que des pions dans un système qui les dépasse largement – et pour lequel gouvernements et entreprises ont encore des réponses à donner.


Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres!

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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