Être mère correspond-il vraiment à 2,5 emplois?

Cette fameuse charge mentale dont on parle tant se retrouve encore principalement dans la tête des mères. Même si une prise de conscience s’installe enfin. La «charge mentale» s’est hissée au sommet des expressions à la mode en un temps record. Une chronique de Mariève Paradis.

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Photo: iStock.com/vgajic

Quand j’ai vu de nombreuses amies partager un article sur les réseaux sociaux la semaine dernière, j’ai tout d’abord souri. Un emploi et demi pour répondre aux besoins des enfants – pour planifier, organiser et gérer la maisonnée –, c’est probablement juste. Additionné au «vrai» emploi rémunéré, on arrive à 2,5. Or, en regardant la source de ce sondage, je me suis mise à douter de sa pertinence…

Les réflexes de la journaliste en moi se sont déclenchés bien vite quand j’ai vu cette «étude» partagée en masse. Parce que, quand ça devient viral, c’est rarement une nouvelle fouillée et crédible. Il y a souvent des raccourcis pour rendre le tout punché et sans nuances.

C’est vrai que, comme parent, comme mère, on a besoin de se faire rassurer. On a besoin de reconnaissance. Et ce ne sont pas les enfants qui sont au premier rang pour dire merci pour ce travail invisible. Quand on évalue les attentes sociales envers les parents, particulièrement envers les mères, on peut vite ressentir un manque de reconnaissance. Peu importe ce qu’on fait, ce ne sera jamais assez. On nous blâmera d’allaiter ou de ne pas le faire, de laisser les enfants à la garderie ou de les garder à la maison, de ne pas les stimuler ou de trop le faire, de les laisser jouer ou de les mettre en situation de risque. Bref, on ne s’en sort pas. Comme le disait l’intervenante psychosociale France Paradis, «avant que l’enfant atteigne l’âge de deux ans, les parents auront reçu plus de 700 recommandations à suivre pour le bien-être de leur enfant».

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Un sondage commandité
Et c’est Welch’s – oui, le fabricant de jus – qui en ajoute une goutte. En effet, l’entreprise a publié, en juillet 2017, un sondage démontrant que les mères travaillent beaucoup chaque semaine. Près de 100 heures en tout, nous dit-on.

Comment le fabricant de jus en est-il venu à cette conclusion? Il a demandé à 2 000 mères américaines dont les enfants sont âgés de 5 à 12 ans de détailler leur horaire quotidien.

On parle d’un horaire qui débute à 6 h 30 le matin pour se terminer après 20 h 30. On y précise que les mères pensent en tout temps aux besoins à combler à la maison en plus du travail. Et qu’elles disposent, en fin de compte, d’environ une heure par jour de temps pour elles-mêmes, incluant une douche. Du temps personnel qui se compte en minutes donc, selon le sondage.

Avec les réponses – d’un assez petit échantillon d’Américaines, on s’entend –, Welch’s nous propose une liste de lifesavers, des essentiels pour survivre au quotidien d’une maman. Outre l’appui des grands-parents, des serviettes humides, du café et des pantalons de yoga (quoi de plus cliché!), on souligne l’importance d’avoir en tout temps du jus fait à 100 % de fruits dans la maison pour toute la famille. Bien essayé, Welch’s, de parler de notre réalité pour tenter de nous vendre du jus…

C’est le quotidien britannique The Independent qui a repris l’histoire la semaine dernière. Elle a ensuite été traduite par Parents.fr avant de se retrouver dans un grand nombre de médias et de blogues. L’offensive publicitaire de Welch’s aux États-Unis a été déployée en plein mois de juillet, l’été dernier. D’ailleurs, on peut y voir une vidéo qui m’a fait éclater de rire avec ses bouteilles de jus accompagnant les statistiques. Rien de très subtil.

Faut-il compter ses heures?
Sur le fond, il est vrai que les parents travaillent beaucoup. Ils s’assurent que les enfants ont mangé, qu’ils ont des vêtements à porter et un toit au-dessus de leur tête tous les jours. C’est le minimum, quand même! Et ce travail est évidemment bien exigeant pour le hamster qui se demande sans cesse si tous les besoins sont comblés et qui va même anticiper les besoins à venir. Difficile de quantifier le nombre d’heures quotidiennes que passe ce fameux hamster à résoudre des problèmes familiaux. Est-ce vraiment nécessaire de les compter pour se convaincre qu’avoir des enfants change une vie?

Cette fameuse charge mentale dont on parle tant se retrouve encore principalement dans la tête des mères. Même si une prise de conscience s’installe enfin. La «charge mentale» s’est hissée au sommet des expressions à la mode en un temps record. Si vite que les entreprises ont flairé la bonne affaire. Mais s’approprier les revendications des mères pour leur faire acheter du jus, n’est-ce pas un peu dur à avaler?

On peut aussi regarder dans le rétroviseur pour voir à quel point la réalité des familles a changé, à quel point on a fait des bonds de géant en 30 ans. Toujours en gardant les deux mains sur le volant, en route vers l’égalité dans la parentalité.

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Chroniqueuse du mois

Photo: Maxim Morin

Journaliste dans l’âme et mère curieuse de deux tannants de quatre et sept ans, Mariève Paradis est éditrice de Planète F Magazine depuis 2014. La maternité lui a fait redécouvrir la société dans laquelle elle vit, à travers le prisme de la parentalité. Récipiendaire de deux prix en journalisme, d’un diplôme d’honneur de l’Université de Montréal et d’une médaille d’argent d’éditrice indépendante de l’année 2016 aux Canadian Online Publishing Awards, elle aime réfléchir sur les enjeux de société qui jalonnent son parcours de parent.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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