Mon quartier, ma tribu

Faire de son quartier un endroit où bien vivre.

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Photo : Maude Chauvin

Photo : Maude Chauvin

Dans mon album de finissante du secondaire, à part mon ambition (ratée) de devenir avocate, le mot écrit par mes amis indiquait que j’avais un but : atteindre mes 18 ans pour aller vivre dans la grande ville.

Bien sûr, je voulais avoir accès à tous ces spectacles critiqués par La bande des six. Mais, surtout, j’avais besoin de changer d’air. Chicoutimi était trop « village » pour moi. Ça tournait en rond : toujours le même monde, toujours les mêmes histoires. À l’aube de mes 19 ans, j’ai emménagé dans un quatre et demie du quartier Côte-des-Neiges avec mon amie Isabelle. Sur le même tronçon de rue, il y avait six autres logements occupés par des copains saguenéens. Même à Montréal, il était facile d’emprunter du sucre pour le café (c’était avant Gwyneth et ses disciples qui bannissent le sucre… et notre article en page 90). Toute cette convivialité ne laissait pas beaucoup de place pour étudier. C’était un peu L’auberge espagnole…

Après mes trois années d’université, j’ai déménagé dans une coopérative d’habitation à l’angle des rues Marie-Anne et Saint-Hubert. J’y suis restée de nombreuses années. J’y ai attiré beaucoup de monde. Je connaissais tous mes voisins. J’en ai marié un. Encore aujourd’hui l’homme de ma vie. Depuis sept ans, je fais mon nid à NDG (le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal). On dit que ça prend tout un village pour élever un enfant. Pour les deux miens, j’ai un quadrilatère délimité par les avenues d’Oxford et Victoria, le boulevard De Maisonneuve et l’avenue Notre-Dame-de-Grâce. Ma tribu y vit. Ma mère habite à cinq rues de chez moi. Tous les jours, elle va chercher Philippe à l’école. L’été, ils s’arrêtent au parc retrouver des copains du quartier avant d’aller manger une crème glacée. Le lundi, après les devoirs, Philou a rendez-vous avec Marine, la fille de grands amis de Chicoutimi qui ont acheté la maison d’en face. Souvent il sera invité à leur joyeuse table où s’ajoute, une semaine sur deux, Juju, 12 ans. S’il fait beau et chaud, ils aboutissent – parents inclus – dans notre piscine. Tout ça se termine en barbecue où l’on oublie qu’on est lundi !

Quelques matins par semaine, Boubou, deux ans, la poussette de course et moi sommes chaleureusement accueillis par l’énergique Lili, un caniche royal noir, qui a elle aussi deux ans. Elle nous attend au coin de la rue avec sa propriétaire pour aller jogger. Ce quatuor est l’une des meilleures façons de commencer ma journée. À la poissonnerie Sherbrooke, à deux pas de chez moi, Costa, le grand chef, connaît nos goûts et nos enfants. Philippe, pas encore neuf ans, va y chercher ce qu’il faut pour préparer le souper. Il revient chaque fois avec un nouveau nom de poisson et des suçons dans son baluchon. Le soir quand je rentre, il m’arrive de trouver des sacs de vêtements de garçons sur mon balcon : habits de neige, bottillons, pantalons. Sylvie ou Isabelle – qui habitent au bout de la rue – ont fait le ménage des garde-robes de leurs rejetons. Ai-je vraiment quitté mon village ? Clairement, non. Proximité, chaleur, bienveillance, sécurité… Toujours le même monde, toujours les mêmes histoires. Et j’en redemande.

 

Sophie Banford, éditrice
sophie.banford@rci.rogers.com

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