Lena Dunham: féminisme à la carte?

C’est bien facile de dénoncer quand ça se passe loin de soi, mais quand les critiques visent des gens qui nous sont chers, c’est une autre histoire…

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Photo: Richard Shotwell/Invision/AP

Photo: Richard Shotwell/Invision/AP

Je vous parlais récemment du sentiment de trahison éprouvé lorsque l’une d’entre nous décide de faire bande à part pour se ranger du côté des agresseurs. Eh bien voilà que l’actualité, qui ne cesse de nous bousculer, me fournit un nouvel angle avec le cas de Lena Dunham, porte-étendard du «féminisme pop», égérie que certains n’hésitent pas à qualifier de «Kim Kardashian des hipsters».

Le hic? La vedette a publiquement défendu Murray Miller, un des scénaristes de sa célèbre série télévisée Girls, accusé d’avoir agressé sexuellement une actrice âgée d’à peine 17 ans au moment des faits.

«Même si notre instinct nous dit d’écouter les histoires de chaque femme, notre connaissance personnelle de la vie de Murray nous conforte dans l’idée que malheureusement, cette accusation fait partie des 3 % de faux cas d’agressions sexuelles signalés chaque année. Il est honteux de contribuer à faire augmenter ce chiffre, alors qu’en dehors de Hollywood, les femmes doivent encore se battre pour être crues», a-t-elle déclaré dans un communiqué.

Elle s’est depuis excusée devant, ô surprise, le tollé suscité par ses déclarations…

Voilà qui me permet d’aborder la délicate question des angles morts, présents chez chacune d’entre nous, même chez les féministes affichées, et de la loyauté en amitié pouvant générer une forme d’aveuglement volontaire et de déni.

Et je ne pense pas seulement aux cas d’agressions sexuelles. Combien de femmes ai-je vues dénoncer les boys clubs pour détourner le regard quand cette réalité les touchait d’un peu trop près?

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Mea culpa

C’est bien facile de dénoncer quand ça se passe loin de soi, de parler en général, en théorie, mais quand les critiques visent des gens ou des projets qui nous sont chers, quand ce sont des membres de notre famille, des amis, ou de proches collaborateurs qui sont fautifs, c’est une autre histoire…

Moi-même, je plaide coupable. J’étais bien fière d’annoncer ma participation au numéro 20e anniversaire de la revue Argument en compagnie de penseurs tous azimuts tels que Daniel Weinstock, Simon Tremblay-Pepin, Benoît Melançon, Mathieu Bock-Côté et Sol Zanetti. Reste que j’ai passé sous silence le famélique ratio de 23 % de contributrices au numéro, soit à peine 6 femmes sur 26 (Joëlle Quérin, Élisabeth Gibeau, Vanessa Udy, Sabrina Moisan, Djemila Benhabib et votre humble servitrice).

Mieux vaut tard que jamais, vous me direz, mais c’est un bel exemple d’aveuglement volontaire. On travaille très fort sur un texte féministe dont on est terriblement fière et voilà que la revue sort et on constate à regret la faible représentation des femmes. C’est fâcheux, j’aurais dû le dénoncer d’emblée.

Là où ça fait mal

Mais revenons au cas Dunham et à l’accusation d’agression sexuelle. À la limite, je peux comprendre le dilemme et le déchirement ressenti, cet élan du cœur qui pousse à défendre son clan, mais ça demeure une erreur. La loyauté a ses limites, et l’indéfendable reste indéfendable.

On ne peut pas être féministe à la carte, juste quand il ne nous en coûte rien humainement, et le reste du temps se ranger bruyamment derrière ceux qu’on aime. Devant de telles allégations, la moindre des choses est d’observer son devoir de réserve.

Qui plus est, pour une féministe notoire, c’est le courage de dénoncer ce qui doit l’être, même lorsque c’est douloureux, qui donne de la profondeur à l’engagement (ces fameuses bottines qui suivent les babines).

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Pas étonnée…

Enfin, j’ai envie de dire que la vague #MeToo est brutale pour tout le monde. Beaucoup ressentent de la surprise, de l’incrédulité, puis de la déception lorsque des vedettes qu’on aimait – le dernier cas en date étant le populaire présentateur américain Charlie Rose – se révèlent être de bien sombres personnages.

Seulement, cela a existé de tout temps. Je vais respecter les confidences reçues en ne donnant pas de noms, mais même chez nous, au Québec, combien de femmes, alors jeunes journalistes, impressionnées de travailler avec des vedettes de l’information, ont déchanté devant des avances déplacées et des propos à caractère sexuel totalement dégradants et humiliants?

Ce qui est nouveau, c’est qu’on a enfin une conversation collective sur le sujet grâce à celles qui, chapeau bas, trouvent le courage de dénoncer.


Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

Chroniqueuse du mois

Photo: Philippe Boisvert

Photo: Philippe Boisvert

Journaliste indépendante, conférencière et auteure, Marilyse Hamelin dirige le blogue féministe La semaine rose. Son premier essai, Maternité, la face cachée du sexisme, vient tout juste de sortir en librairie.

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