Les agressions sexuelles ne sont pas que le fait des puissants

Après des jours de révélations fracassantes et salutaires, où en sommes-nous en matière de dénonciation d’agressions, de harcèlement, d’inconduites ou de malaises à caractère sexuel? Au début d’un temps nouveau? Peut-être. Mais il est encore trop tôt pour le dire.

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Tremblement de terre, point tournant, moment historique, révolution sociale – tous ces mots viennent d’être employés à répétition pour qualifier le courage des femmes et des hommes qui, à visage découvert ou pas, ont dénoncé ce que des vedettes d’ici leur ont fait subir. Comme je suis, hélas, rendue méfiante par expérience, aucune de ces expressions ne me plaisait vraiment.

Puis, j’ai entendu Matthieu Dugal, animateur à la radio de Radio-Canada, parler tout simplement d’un nouveau chapitre. Voilà qui sonnait juste. Nous avançons, certes, mais nous ne sommes pas à la fin de l’histoire. C’est plutôt un continuum qu’on voit à l’œuvre.

De tout temps, dans toutes les sociétés, les femmes ont été agressées. Mais de tout temps, on l’oublie, des femmes en ont parlé. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont amplifié leur parole, mais il est faux de dire: «Enfin, les victimes s’expriment.»

Autrefois, bien avant que la justice ne reconnaisse le viol, l’agression, le harcèlement, il y avait déjà une prise de parole dans l’intimité. S’il est vrai qu’on ne dénonçait pas publiquement ces «choses-là», entre elles, les femmes tentaient quand même de se mettre en garde (franchement, par allusions ou par sous-entendus), de se soutenir mutuellement, de protéger la petite sœur ou la nouvelle collègue. Et des hommes aussi réagissaient: «Tu toucheras plus à ma femme, tu toucheras plus à ma fille!» Les souvenirs de famille, la littérature le font voir.

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Le grand mérite du mouvement féministe aura été, à partir des années 1960, de faire éclater sur la place publique cette violence envers les femmes et d’en souligner l’anormalité: non, ça ne fait pas partie de la job, ou de la vie de couple, ou des aléas d’une société! Que la justice s’ajuste! La prise de parole était éclatante et a amené des changements législatifs.

Restait le reste, restait la réalité. Et celle-là, les enquêtes n’ont pas manqué de nous l’étaler depuis 30 ans. Un seul exemple: depuis 1988, à tous les cinq ans, Statistique Canada mène une vaste enquête sur la victimisation au pays, qui lui permet notamment de mesurer où nous en sommes quant à la violence faite aux femmes de 15 ans et plus. Pas de secret ici: ces enquêtes ont toujours été couvertes par les médias.

Le dernier relevé nous indique que, si l’on s’en tient strictement aux plaintes déposées à la police, les femmes sont 11 fois plus nombreuses que les hommes à être victimes d’agressions sexuelles. De plus, 83 % des gestes de violence commis contre les femmes sont le fait d’hommes, et ceux-ci sont issus essentiellement (à 84 %) de leur entourage – amoureux, conjoint, ami, famille, connaissance.

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D’autres études nous ont aussi démontré que près de 90 % des agressions sexuelles ne sont pas rapportées à la police, ou encore que près d’une femme sur quatre au Québec a déjà été agressée avant même d’avoir 18 ans. Un tout récent sondage Léger précisait que 40 % des Québécoises affirment avoir déjà été harcelées sexuellement, réitérant ce que d’autres enquêtes ont déjà révélé.

Depuis des décennies donc, on a très bien dénombré ce à quoi les femmes sont confrontées.

Oui, mais ces chiffres manquent de chair, ont dit les sceptiques. Pas du tout! Depuis des années, dans plein d’études, qualitatives cette fois ou couvrant des domaines particuliers (comme l’armée), des femmes ont décrit précisément ce qu’elles ont vécu.

Ah, mais c’est trop gros, attention aux exagérations, aux mauvaises perceptions, a-t-on dès lors entendu. En plus, c’est anonyme, faudrait des noms! C’est justement ça la nouveauté ces jours-ci, assure-t-on: enfin, on nomme les agresseurs.

Et pourtant, on en a eu des noms, et des célèbres, au fil du temps! Juste au Québec, on pense spontanément à Gilbert Rozon en 1998, Guy Cloutier en 2004 ou Jeff Fillion, sanctionné en 2005 pour ses commentaires dégradants à l’égard de Sophie Chiasson. Chaque fois, l’indignation publique fut totale et la conclusion semblait évidente: désormais, les morons, les pervers et ceux qui les regardent aller comprendraient enfin la leçon! Il faut retourner voir ce que l’on disait à l’époque, comme l’ont fait Pascale Navarro et Nathalie Collard qui ont republié ces derniers jours sur Facebook la chronique qu’elles avaient signé dans l’hebdomadaire Voir au moment de la première affaire Rozon (hum!) en 1998. Que lit-on? Exactement ce que l’on écrit près de 20 ans plus tard, avec la deuxième affaire Rozon!

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Depuis, le même scénario s’est répété. Ainsi, des cinq dernières années avec #agressionnondéclarée, avec le cas Marcel Aubut cloué au pilori sur la place publique, avec des histoires de députés tassés à Québec comme à Ottawa, avec des gars condamnés comme l’entraîneur Bertrand Charest. (Mais on a vite mis sous le tapis des gestes commis par des étudiants au moment du Printemps érable de 2012 et dénoncés par quelques femmes, qui se le sont fait reprocher, car les milieux progressistes n’aiment guère se faire dire que chez eux aussi…)

Chaque fois donc, on a réaffirmé que, dorénavant, les femmes ne se laissaient plus faire, donc que les temps avaient changé et que les abuseurs se le tiennent pour dit, etc. Ouais…

Ces jours-ci, on regarde des puissants tomber et on s’attarde aux notions de pouvoir, d’autorité, de célébrité et aux abus qu’ils permettent (qui, par ailleurs, ne sont pas que sexuels). Avec un risque réel: perdre de vue l’ordinaire, celui que l’on trouve depuis 10 jours sous tant de témoignages marqués #MoiAussi sur les réseaux sociaux.

Cet ordinaire nous renvoie aux chiffres de Statistique Canada: les femmes violentées (voies de fait, agressions sexuelles, harcèlement criminel…) le sont par leur amoureux ou leur conjoint (45 % des agresseurs recensés par la police) ou les proches (27 %). Il n’y a pas tant de célèbres ou de puissants dans le lot, et il n’y a pas nécessairement rapport d’autorité. C’est pareil quand on élargit à ce qui est vécu hors des plaintes acceptées par la police.

Que tombent les idoles, c’est un soulagement – et on imagine sans peine la grande difficulté de témoigner pour les déboulonner. Mais le bruit des statues qui s’écroulent ne doit pas nous faire oublier toutes ces voix qui font état d’un problème généralisé. À toutes ces personnes croisées qui m’ont dit ces derniers jours: «T’as vu pour Salvail, pour Rozon? C’est épouvantable!», je répondais: «Oui, c’est effrayant. Et as-tu vu en plus les #MoiAussi sur Facebook?». Toutes ces femmes, tous ces hommes (généralement gais) qui brisaient le silence et la honte, c’était bouleversant. Pourtant, en quelques jours, on les avait déjà perdus de vue.

Dans le tourbillon des analyses récentes, quelqu’une a dit que si nous ne vivions pas de nouvelles vagues de prises de parole, il fallait néanmoins constater que ces vagues revenaient de plus en plus vite et de plus en plus fortes.

C’est une belle image, car elle permet de rappeler que la vague s’accompagne souvent de ressac: mises en demeure (il y en a eu contre des femmes après #agressionnondéclarée), trop-plein qui finit par semer l’indifférence envers les victimes, causes perdues devant les tribunaux. Ces impacts-là existent et font mal. De même, les organismes d’aide, eux, manquent toujours de soutien pour vraiment faire face à la houle qui enfle…

Et guette toujours l’écueil de l’oubli qui permet aux imbéciles de continuer à sévir, car – et c’est là le cœur de l’affaire – nous sommes dans une société où l’on décide entre hommes (au sens le plus mâle de l’affaire) et où la place des femmes n’est pas acquise.

Il y a eu de beaux combats ces derniers jours, mais gardons-nous de croire que la bataille est gagnée ou même qu’elle achève.


À bien y penser - copie

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

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