Les femmes médecins sont-elles égoïstes?

Réflexion d’une trentenaire sur l’individualisme ambiant.

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Photo: Pixabay/sasint

Je suis tombée sur une récente chronique de Lise Ravary pour le Journal de Montréal, intitulée «L’impact des femmes médecins» où elle dénonce «une grave injustice».

Rappelant qu’au Québec les études en médecine sont largement financées par les contribuables, elle se demande s’il n’y a pas quelque chose d’indécent à ce qu’une femme médecin travaille moins d’heures pour mieux concilier famille et vie professionnelle. Surtout que ses patientes n’en ont pas le luxe, elles qui ne peuvent «élever leurs enfants dans la ouate et doivent attendre 14 heures à l’urgence parce que leur médecin de famille bosse à temps partiel».

Elle ajoute que les augmentations salariales des médecins au fil des ans ont créé cette situation. «Pas besoin d’être mathématicien pour savoir que si on gagne 400 000 $ par année pour l’équivalent de cinq jours par semaine, on gagnera 250 000 $ en ne travaillant que trois jours par semaine.»

Elle termine en citant le ministre Barrette: «Si les médecins de famille acceptaient de travailler cinq jours par semaine, les Québécois n’auraient plus de problèmes d’accès». Je ne demande qu’à être convaincue, mais, compte tenu de la complexité du système de santé, j’imagine bien que le problème d’accès en première ligne est plutôt multifactoriel.

N’est-il pas injuste de prendre cet exemple des femmes médecin en particulier? Ne faudrait-il pas plutôt faire le procès de tout un système économique qui engendre un profond déséquilibre entre une poignée de privilégiés et tous les autres? Parce qu’au fond, ce dont il est question ici, c’est de valeur du travail et de répartition de la richesse dans notre société, des enjeux complexes…

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Où s’arrête la solidarité?

Je repense au commentaire que m’a fait parvenir un ami après avoir pris connaissance de mon plus récent billet pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) dans lequel je parle de la transformation de la structure de La Presse en OBNL.

Il me faisait remarquer – à juste titre – que j’avais évité l’épineux sujet de l’écart de revenus grandissant entre les journalistes. Selon lui, je devrai aborder la question tôt ou tard puisque nous sommes rendus au point où «soit tu travailles à Radio-Canada et tu manges au Pied de cochon, soit tu piges et tu fouilles le conteneur en arrière du P’tit extra».

Ça m’a donné mauvaise conscience, car le sujet me préoccupe et je l’avais d’ailleurs abordé dans une première version dudit billet. Je me suis ravisée après m’être rendue aux arguments d’un autre ami voulant que les diplômés universitaires – à qui l’on impose des normes rigoureuses et qui ont une assez lourde responsabilité – méritent en quelque sorte des salaires élevés.

Remarquez, la majorité des sous-payés de la profession journalistique ne sont pas moins diplômés, ils ont seulement le tort d’être pigistes plutôt que représentés par un syndicat.

Être riche, être pauvre

Je suis toujours embêtée par ces questions, moi qui n’ai jamais eu un sou, juste de quoi payer l’épicerie, le loyer et hop. Le plus gros salaire que j’ai gagné dans ma vie, je pense que c’était 52 000$ et encore, cela n’a duré qu’un an. Cette année-là, ne sachant pas trop quoi faire de cet afflux inhabituel, j’ai tout empilé comme un petit écureuil. Je crois que j’ai mis quelque chose comme 25 000$ de côté. C’est devenu ma portion de la mise de fonds sur la maison qu’on a achetée l’année suivante, l’amoureux et moi.

Le reste du temps, j’ai vécu avec, au pire, un salaire se comparant à celui des «associés» chez Walmart, au mieux, celui d’un quelconque commis de bureau. Je ne suis pas amère, contrairement à bien des gens qui n’ont aucun choix, ces revenus plutôt bas sont le fruit de décisions que j’ai prises (changer de travail souvent, travailler moins d’heures, pas dans un bureau, ne pas avoir d’horaire fixe ni de patron, etc.).

C’est drôle parce qu’enfant, l’argent me brûlait les doigts. En 1988, mon père nous amenait au centre d’achat et nous remettait à mon frère et moi un unique billet 5 $ comme argent de poche. Il nous disait voilà, partagez-vous ça. Je m’empressais de dépenser mon 2,50 $ en cossins cheap, des imitations de Barbies trouvées au Tigre géant et quelques bonbons. Mon frère, lui, pilait. Il avait un étui à crayons rempli de 2 $ en papier et de 25 sous.

Je ne sais pas comment je suis devenue économe, peut-être par accident. En fait, c’est contre-intuitif, mais c’est probablement dû à mon côté juvénile (pas immature, okay!): mes besoins n’ont pas trop changé. Certes, le sac de bonbon a été remplacé par une bouteille de vin ou une caisse de bière à l’occasion, mais une fois cela acheté, il me reste toujours suffisamment de marge de manoeuvre pour vivre. Ainsi, je suis pauvre, si on regarde mon revenu, mais je suis aussi riche, car je n’ai aucune dette, contrairement à de gros salariés qui vivent au-delà de leurs moyens avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

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Chercher l’équilibre

Mais bon, je coupe court à ces considérations personnelles. Je ne vous referai pas ici un texte sur ma plutôt volontaire simplicité (rouler à vélo, se ficher d’être une carte de mode, etc.). Non, pour en revenir à la question de départ sur le nombre d’heures que devraient travailler les femmes médecins, ce qui m’intéresse, c’est: quelle est la juste part, l’équilibre entre un revenu (plus que) décent – une vie bonne où l’on concilie travail et vie personnelle – et l’indécence face aux gagne-petit?

Je n’ai pas de réponses toutes faites. Ceci n’est pas un traité sociologique sur la lutte des classes. Par contre, je suis comme vous, je constate le fait que les nantis le sont de plus en plus tandis que les autres n’en finissent plus d’en arracher. Et ce n’est pas un salaire minimum à 12$ de l’heure qui va arranger ça, n’en déplaise à Alexandre Taillefer. (En devenant président de la campagne du PLQ, l’homme d’affaires a déclaré qu’il s’agissait d’un parti progressiste, car sous sa gouverne le salaire minimum a beaucoup augmenté.)

D’une part, j’assiste, impuissante, à l’appauvrissement grandissant d’un pan de plus en plus important de la population, mais, de l’autre, je me réjouis quand, grâce au travail des syndicats, le sort de certains salariés s’améliore. Mais seulement jusqu’à une certaine limite, car le dernier rattrapage salarial des médecins était indécent.

Reste que je conçois que les diplômes ont une valeur certaine dans cette jungle qu’est le marché du travail. Et puis, en tant que féministe, je ne remettrai jamais en cause l’arrivée des femmes dans la profession de médecin, un gain indiscutable.

Enfin, je suis évidemment pour une meilleure conciliation travail-famille. Je constate néanmoins, une fois de plus, que l’on associe encore cet enjeu aux mères uniquement. Il y a peut-être là un élément de réponse, dans le manque de partage des responsabilités parentales.

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Chacun pour soi

Parlant des travailleurs moins nantis, je viens de terminer la lecture du livre «WALMART Journal d’un associé» du journaliste Hugo Meunier, paru il y a trois ans. Alors employé à La Presse, Meunier s’était fait embaucher comme commis dans une succursale de Saint-Léonard pour infiltrer de l’intérieur le géant mondial du commerce au détail.

Le livre met en lumière le quotidien de celles et ceux qui n’ont pas de tribune, qui vivent au seuil du revenu de pauvreté, tout en travaillant comme des forcenés. J’ai été frappée par le récit que fait l’auteur du quotidien de sa collègue Mélissa, une mère de famille qui en arrache, car les patrons de Walmart lui demandent d’arriver au travail à 5h du matin. Elle doit donc, au beau milieu de la nuit, aller porter sa fille chez sa mère en taxi parce que c’est trop tôt pour la garderie.

Il raconte aussi la difficulté qu’ont à joindre les deux bouts des employés sous-payés à qui l’on coupe des heures tout juste avant le temps de Fêtes, car le magasin a fait un peu moins de profit que prévu. Ce qui nous ramène à la question de la décence, ou plutôt de l’indécence de certains.

Dans son épilogue, Meunier écrit «un monde sépare parfois les gens qui se croisent dans la rue, qui lisent les mêmes journaux, qui votent aux mêmes élections, qui obéissent aux mêmes lois, qui respirent le même air. Il est facile de l’oublier. Normal même. Mais si on ne prête plus attention à ces différences, le risque est réel qu’un jour ces mondes s’éloignent au point de devenir totalement étrangers les uns aux autres. Ceux qui parlent pour tous et qui ne manquent généralement de rien ne parleraient plus alors que pour eux-mêmes. On ne vivrait plus en société. Pour qu’un monde commun soit, il faut savoir se mettre à la place des autres».

C’est peut-être ce bout-là qui commence à nous faire collectivement défaut, dans une société devenue terriblement individualiste. Lise Ravary pose une question éthique louable en se demandant jusqu’à quelle limite un médecin peut travailler à temps partiel alors que la population (des familles, des enfants) a de la difficulté à avoir accès à des soins de proximité.

Se pourrait-il que le fait de travailler à plein temps et même de nombreuses heures supplémentaires pour un ou une médecin exige un sens du dévouement et du bien commun, voire un esprit de vocation, en totale rupture avec notre époque? Et puis, plus largement, ce que l’on exige d’autrui, sommes-nous prêts à l’offrir à notre tour?

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, La Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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