Livres: on aime nos auteurs… mais jusqu’à quel point?

Je reviens du Salon du livre de Québec, encore étonnée de la foule qui s’y pressait. Difficile de croire que la vente de livres n’est plus ce qu’elle était!

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Longtemps spécialiste des préfaces et des recueils collectifs, j’ai le bonheur d’avoir maintenant deux livres bien à moi à mon actif. J’en suis donc à ma deuxième tournée des salons du livre comme auteure. Et c’est toujours une curiosité!

Il y a, il faut bien le dire, une véritable excitation de passer de visiteuse d’un salon à celui d’avoir son siège à soi et « sa » séance de signatures. On n’espère pas les files que s’attirent les vedettes, grands écrivains ou visages familiers du petit écran. Mais ça fait un p’tit velours de se retrouver, comme eux, de l’autre côté du stand.

En témoignait samedi, à Québec, le large sourire qu’affichait la météorologue Ève Christian, que je côtoie parfois à la radio de Radio-Canada, à Montréal. En me dirigeant vers Québec, je l’avais entendu raconter en ondes ce matin-là son plaisir teinté de nervosité de publier un premier livre et de faire son premier salon. Et voilà que dès mon arrivée là-bas, je tombais sur elle, en train de s’installer!

Solidarité oblige, j’ai aussitôt acheté son petit guide sur les nuages, et elle l’a signé ainsi : « À ma première visiteuse de mon 1er Salon du livre pour mon 1er livre! ». Et sous la rigolade, je savais très bien que pour elle, ce n’était pas banal, pas plus que ne l’avaient été pour moi mes premières dédicaces de mon premier salon, celui de Montréal, il y a deux ans.

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Je ne me suis pas attardée, car j’avais mon propre stand à retrouver. Pas si simple, car dans les allées bondées, on circulait avec peine.

Il y avait pourtant de la bonne humeur dans l’air. Un mélange fait des « pincez-moi » des recrues, des retrouvailles souriantes des familiers du milieu de l’édition et de l’enthousiasme de lectrices et lecteurs de tous âges (les vraies stars des salons sont les auteurs jeunesse!) faisant la file pour obtenir une dédicace de leurs préférés. Sans oublier celles et ceux qui s’entassaient pour entendre — parfois très mal vu le bruit ambiant! — des auteurs en entrevue ou en table-ronde.

Et je me suis dit que c’était peut-être cette énergie si particulière qui explique que tant de gens continuent malgré tout de fréquenter les salons du livre à travers le Québec.

J’écris « malgré tout » car les chiffres sont clairs : il y a une baisse constante des ventes de livres au Québec. Dans son plus récent rapport sur la question, l’Observatoire de la culture et des communications du Québec indique que les ventes de livres neufs ont baissé de 11% entre 2012 et 2016. Sur une plus longue période, la perte est encore plus visible : il se vendait pour 747,7 millions $ de livres neufs en 2008 au Québec; en 2016 le montant a à peine dépassé les 600 millions $, à 602,8 millions. C’est le plus faible résultat enregistré depuis 2001, soit depuis que l’Observatoire compile ces données.

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La vente de livres numériques ne compense pas cette diminution. Ces livres ont beau coûter moins cher, il reste que 6,6 millions $ de ventes en 2017, c’est une goutte d’eau par rapport à l’ensemble du marché du livre au Québec. Au début de la décennie 2010, les spécialistes croyaient pourtant que le livre traditionnel disparaîtrait à un bon rythme au profit des livres numériques. On constate plutôt que les ventes de ces derniers sont fluctuantes et marginales.

Et pourtant, malgré ce déclin, la fréquentation des salons reste stable, voire augmente.

Pour l’édition 2018 du Salon de Québec, le nombre exact d’entrées sera connu dans les prochains jours. Mais l’an dernier, 68 000 visiteurs s’y sont présentés — une année que les organisateurs qualifiaient de record — contre 67 000 en 2016 et 65 000 en 2015.

À Montréal, il y a eu 119 000 entrées en novembre dernier, contre 115 000 un an plus tôt. En Outaouais, en Estrie, en Abitibi —tous des salons où j’ai eu le plaisir de me retrouver — les dernières années affichent elles aussi de la constance, avec seulement de légères variations d’une année à l’autre.

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Cela ne signifie pas pour autant que les ventes y sont à l’avenant. Tous les éditeurs vous diront que les tirages du passé appartiennent bel et bien au… passé, et que c’est vrai aussi pour les ventes qu’ils réalisent dans les salons. Puisque s’installer dans un salon du livre demande du temps et de l’argent, au strict plan comptable, il est loin d’être assuré que l’affaire sera rentable.

Et pourtant, comment y renoncer? Car on trouve quelque chose d’unique dans ces événements littéraires : des lecteurs qui s’arrêtent pour jaser, des curieux qui prennent le temps de vraiment feuilleter les ouvrages, qu’il s’agissent de nouveautés ou de livres publiés depuis un certain temps. On croise des familles qui passent en portant des sacs lourds de promesses, on voit et revoit circuler des passionnés qui prendront des heures pour tout voir et entendre.

Pour les auteurs qui n’ont pas devant eux des hordes d’admirateurs (la grande majorité en fait), il y a encore le charme de l’observation : dans quels rayons les gens vont-ils fureter? Vers quelle vedette le flot se déverse-t-il? Près de quel auteur, quelle écrivaine sera-t-on assise? (De ces blind-date littéraires sortent souvent de délicieux échanges!)

Moi, je suis revenue de mon petit tour à Québec convaincue d’une chose : se rendre en visiteur dans les salons du livre, et il y en a dans toutes les régions (le prochain, c’est celui de la Côte-Nord), revêt une importance plus grande qu’on pense. Ça donne du pep aux auteurs et de la couleur aux données moroses!

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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