Ma précieuse médecin de famille

Je suis une femme gâtée par la vie, avec des étoiles bien alignées dans mon firmament. Et l’actualité des derniers jours m’a rappelé que l’une de celles-ci est vraiment précieuse: j’ai un médecin de famille, de surcroît disponible! Si c’est pas de la chance, ça…

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Routine du petit matin, je plonge dans mes quotidiens. On est dimanche, je sillonne La Presse +, m’arrête sur un beau texte relatant la dernière tournée du Dr Marcel Éthier, seul médecin de famille installé à L’Isle-aux-Coudres.

À 71 ans, il part à la retraite, mais ne semble pas parti pour avoir de la relève. À part les habitants de l’île, qui s’en soucie? Ni les associations de médecins, ni les institutions de santé, et encore moins le ministère. Comme le dit le ministre Gaétan Barrette, cité dans l’article, ce modèle de médecin de campagne «n’est pas souhaitable», cette «pratique, dans les faits, ne doit pas être recommandée». Seul le travail d’équipe permet de bien s’occuper des patients, notamment des gens âgés.

Le lendemain, un titre à la une du Journal de Montréal: «Les cliniques de médecine familiale fermées la moitié du temps». La Coalition avenir Québec a compilé les heures d’ouverture de 711 installations, faisant voir moult fermetures le soir et la fin de semaine, avec d’importantes disparités régionales. Le ministre Barrette rétorque avec vigueur que son adversaire politique joue avec les chiffres. Qui dit vrai?

Mais le midi, j’écoute Bernard Drainville qui, à son émission de radio, prend les appels du public à ce sujet. Les histoires de cliniques fermées, d’attente interminable, de médecins de famille jamais accessibles, de rendez-vous à prendre des mois à l’avance, de recours à contrecœur aux services privés se succèdent…

Nouveau dimanche. Cette fois, c’est la chroniqueuse du Soleil Mylène Moisan qui raconte que les personnes âgées qui arrivent en CHSLD perdent leur médecin de famille. Pour autant, et en dépit de leurs besoins, elles ne retrouveront pas automatiquement un médecin dans leur nouveau lieu de résidence. Pourquoi? Parce que, explique la chroniqueuse, celui-ci ne peut pas comptabiliser les résidents de CHSLD dans la prise en charge de patients que le gouvernement lui impose dorénavant. Aller en CHSLD devient donc un ajout à une tâche déjà débordante, ce qui en rebute plusieurs. Et les rares qui veulent quand même y plonger se font parfois dire non: «Si vous voulez en faire plus, laissez faire le CHSLD, allez plutôt travailler aux urgences…»

Il y a donc des centaines de gens en CHSLD pour qui la seule manière d’avoir accès à un médecin, que le bobo soit petit ou gros, c’est de se faire envoyer en ambulance à l’urgence d’un hôpital. Est-ce vraiment ainsi qu’on soigne le mieux les personnes âgées?

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Or, dans cette même semaine de petites nouvelles ordinaires du monde de la santé, ma tendre moitié avait rendez-vous chez notre médecin de famille. En le voyant partir à pied vers les rues avoisinantes, j’ai à nouveau mesuré notre chance.

Nous avons une doc de famille: joie! Un téléphone et le rendez-vous s’obtient dans les jours suivants. Joie bis! Elle est dynamique, efficace et affable. Re-joie. Et en plus, attention!, elle tient bureau chez elle, dans le quartier. De quoi faire perdre la tête à tous les gestionnaires du système!

Qu’est-ce que ça change, ce bureau à la maison? Mais tout! D’abord, il est sûr que l’attente ne pourra pas durer ni toute la journée, ni toute la nuit: madame médecin a un conjoint et des enfants qui vivent là aussi, et ils ne tiennent pas à cohabiter avec des patients qui collent! La doc est donc à son affaire.

L’attente se fait par ailleurs en douceur: on est chez quelqu’un de réel, pas dans une salle anonyme. Même sur des chaises droites, le temps passe mieux dans un joli décor, qu’on sent habité, avec une musique calme en sourdine. Et quand son tour arrive, on comprend pleinement le sens de l’expression «médecin de famille»: elle prend des nouvelles de la nôtre, nous en faisons de même. N’est-ce pas sa belle grande fille qu’on vient de voir dévaler l’escalier? Et puis l’hiver arrive, comme nous l’a rappelé la vue du déneigeur croisé sur le perron en arrivant: «Faudrait bien que moi aussi, je pense à ça!» Cette jasette a son importance: elle nourrit l’écoute et la confiance.

Parfois, oui, l’attente se prolonge. Mais c’est qu’une urgence s’est glissée. Le bambin qui a eu de la fièvre toute la nuit? La dame qui se tord de douleur sans savoir pourquoi? Le jeune homme qui a des maux, alors qu’il doit partir le soir même en voyage? Coup de fil au bureau et madame docteure vous glisse entre deux rendez-vous. Non sans prévenir les décalés qui font antichambre: «Désolée, faudra attendre encore un peu, mais vous serez bien heureux si un jour c’est vous qui avez besoin de me voir rapidement! » Personne ne se plaint.

Concrètement, cela signifie que même en ayant eu quatre enfants, leur père et moi avons très très peu fréquenté les urgences des hôpitaux: certes, pour un bras cassé, mais jamais pour des histoires de toux incessante, de fièvre louche ou d’éruption douteuse. Je vous laisse compter les heures d’épuisement, d’inconfort et d’inquiétude que cela nous a épargnées!

Et ça fait 20 ans que ça dure.

Cette belle histoire devrait servir de modèle. Hélas, pour le système, elle est une aberration. Comme le docteur Éthier de L’Isle-aux-Coudres, notre médecin à la maison n’aura pas de relève. Elle n’est pas une «vieille» doc (elle est un peu plus jeune que moi) et entend travailler encore bien des années (ouf!), mais elle sait, et le dit, que son type de pratique n’est pas encouragé. Toute la structure mise en place ces dernières années est faite pour empêcher les médecins de famille de travailler de manière aussi personnalisée. Sus au travail en solo, seule l’équipe a de l’avenir.

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Notre super doc est pourtant en lien constant avec d’autres médecins: au moindre mal à mieux investiguer, elle a une liste de noms de spécialistes à vous donner, en précisant les caractéristiques personnelles de chacun. Elle peut de même citer telle étude tout juste lue, telle découverte tirée d’une conférence où elle vient d’aller. Incroyable, d’ailleurs, qu’à l’ère où Internet permet de rester branché au monde en temps réel, les instances de la santé confondent toujours travail en solo et travail isolé. «C’est une fausse lecture de la pratique», s’indignait le Dr Éthier dans le reportage de La Presse +. Mais son indignation laisse de marbre le ministre et son système.

Alors, si je savoure ma chance, je sais aussi qu’elle ne durera pas. Quand je rejoindrai la catégorie «gens âgés», juste au moment où j’aurai le plus besoin d’elle, notre médecin de famille arrivera à l’heure de se retirer dans sa belle demeure. Ça m’étonnerait fort que les autorités politiques, médicales, hospitalières aient entre-temps redécouvert les vertus pour un médecin de jaser avec son patient de leurs enfants respectifs, des anecdotes du quotidien et des soucis de déneigement, le tout sur fond de décor à échelle humaine.

Si malgré tout ça m’arrive, ce ne sera plus de la chance, mais un miracle!


À bien y penser - copie

josee boileau 300x300

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

 

 

 

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