Mais pour qui se prennent-ils?

Des changements sociaux se préparent au Québec – et c’est tant mieux. Il est temps d’entendre d’autres voix que celles des hommes blancs.

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Photo: iStock / suteishi

Un petit goût surette me remonte dans la bouche, ces jours-ci, lorsque je tombe sur les textes de gens en colère contre les mouvements sociaux auxquels nous assistons ces derniers temps.

On les trouve souvent dans les pages «Opinion» du Journal de Montréal, qui rassemblent pour la très vaste majorité des voix blanches et privilégiées. Prenez cette récente chronique de l’ex-syndicaliste et souverainiste Réjean Parent, élégamment coiffée du titre Au diable la diversité. En voici un extrait:

«Il [Justin Trudeau] profite du Mois de l’histoire des Noirs pour dramatiser le racisme canadien. Quand il ne pleure pas sur le sort des Premières Nations, il s’épanche sur le sort des LGBT ou celui des femmes. Sa source de larmes est intarissable au point où il faudrait se demander si nous ne sommes pas des monstres.»

Cette colère qui aveugle

Si on me demandait d’analyser cet extrait précis avec des lunettes de chercheuse, j’opterais pour «Homme plutôt réfractaire au changement social, témoignant de peu d’empathie pour son prochain (et sa prochaine); se sentant menacé par les revendications minoritaires».

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Blague à part, ce rejet du concept de multiculturalisme canadien (incarné par le premier ministre Trudeau) qu’exprime Parent s’explique par le fait qu’il a été enfoncé dans la gorge des Québécois par Trudeau père en 1982. Au même moment, leur nation s’est trouvée éjectée de la constitution canadienne. (Cette exclusion du Québec doublée du refus net de Justin Trudeau de corriger la situation, malgré une demande en bonne et due forme de Philippe Couillard, est inacceptable.)

Près de quatre décennies plus tard, c’est faire une grossière erreur que de chercher – comme le suggère Parent dans son texte – à gommer les différences, les vécus, les souffrances, pour faire semblant que nous sommes tous pareils et égaux.

Bien sûr, on aspire tous aux mêmes choses: la sécurité matérielle et affective en vue d’une pleine réalisation de soi. Le fait de nier les différences de parcours et l’iniquité des chances n’aidera en rien à atteindre cet objectif!

Merci, mais non merci!

En tant que femme (même pas racisée, ni lesbienne, ni handicapée, mais néanmoins survivante d’agressions sexuelles et issue d’un milieu modeste), je n’échangerais contre rien au monde notre société pluraliste et post #MoiAussi de 2018.

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Je dis oui, les bras grands ouverts, à une société où je risque moins de vivre le sexisme, l’oppression, les agressions, le harcèlement, où il y a moins de racisme, d’homophobie, de transphobie…

Remplie d’espoir (et de candeur, il va sans dire), j’attends le jour où les Réjean Parent de ce monde cesseront de réagir aux changements sociaux avec la maturité d’adolescents sur la défensive, prenant la mouche à la première occasion, terrorisés à l’idée de ne pas détenir LA vérité.

Ralentir le groupe

Nous vivons ces années-ci ce qui s’apparente à une crise sociale. D’abord, il y a la fin des appartenances à une famille politique, puis les revendications de plus en plus sonores des peuples autochtones et des personnes racisées, de même que la nouvelle révolution sexuelle provoquée par le phénomène #MoiAussi.

On n’en finit plus de le constater, le monde a changé à vitesse grand V en une décennie à peine et nous assistons même à un accélération sans précédent depuis les deux ou trois dernières années. Le statu quo est ébranlé et cela a de quoi déstabiliser son «Canayen».

Dans ces temps troubles, des voix s’élèvent. Ce ne sont pas toujours celles que l’on aurait cru. Par exemple, dans les pages sportives du même Journal de Montréal, je suis tombée sur un article agréablement étonnant du vétéran journaliste Réjean Tremblay, pas exactement reconnu pour ses positions féministes. Le texte s’intitule Se priver de la moitié de l’humanité et il y va d’une charge à fond de train contre le boyclub qu’est la Ligue nationale de hockey.

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Dans Le Soleil, un autre journaliste sportif, Guillaume Piedboeuf, a écrit sur la faible représentation des Noirs au sein de la délégation canadienne aux Jeux olympiques de PyeongChang. Cela s’expliquerait notamment par les coûts élevés associés aux sports d’hiver, plus accessibles aux familles aisées. Voilà qui ouvre la conversation sur les inégalités socio-économiques et culturelles au pays.

Oui mesdames, messieurs (et les autres), on peut dire que les temps changent et que certains commencent à utiliser leurs tribunes privilégiées pour nous faire avancer. Or, quand j’en vois un gaspiller sa chronique à rire des larmes (de crocodile ou non) de Justin Trudeau plutôt qu’à réfléchir aux enjeux d’importance que sont les droits des femmes, des Noirs, des Autochtones, des personnes LGBTQ+, je repense au vieil adage: quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt.


 

Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, la Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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