Mes vacances british à l’accent féministe!

Que ne font pas deux semaines de vacances quand on part loin et qu’on décide – oh le défi! – de se débrancher! Ça oblige à concentrer toute son attention sur le pays visité. Et que s’y passe-t-il? Il s’y passe mesdames que les femmes sont là aussi à marteler haut et fort qu’elles existent!

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Bon, je l’admets, je n’étais pas partie si loin. Plutôt collée à une société qui nous ressemble en bien des points : le Royaume-Uni. Reste qu’on a quand même assez peu d’échos de ce qui se passe là-bas.

Un exemple frappant : le pays a choisi il y a deux ans de se retirer de l’Union européenne. Mais encore faut-il le concrétiser, ce Brexit! Les politiciens se déchirent à ce sujet, les Russes s’en seraient mêlés, le sort de la première ministre Theresa May est en jeu… L’affaire est fascinante, pleine de rebondissements, fait chaque jour les manchettes, mais ne passe pourtant pas la barrière de l’océan. Pour nous, l’actualité britannique se résume au mariage royal du duo Harry-Meghan.

C’est dire que je ne savais pas, en débarquant là-bas, que je tomberais en pleines célébrations du 100e anniversaire du droit de vote des femmes – du moins de sa première étape, car en 1918, le vote fut limité à celles de plus de 30 ans. Il fallut attendre encore dix ans pour que, comme les hommes, les femmes puissent voter dès leurs 21 ans.

Photo: AP Photo/Frank Augstein

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Le Royaume-Uni n’était pas par ailleurs pionnier en la matière : en 1918, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Finlande, la Norvège, cinq provinces canadiennes (non pas le Québec : ici on patientera jusqu’en 1940!) et quelques autres endroits avaient déjà reconnu ce droit aux femmes.

N’empêche, depuis le début 2018, le centenaire est souligné en grand là-bas, ravivant la mémoire du très long et très dur combat mené par les suffragettes. Il faut savoir que la première pétition déposée au Parlement britannique pour réclamer le droit de vote des femmes remonte à… 1832. Des décennies de revendications pacifiques et de pétitions n’ayant aucun effet, au tournant du 20e siècle, les suffragettes se firent plus vigoureuses, multipliant les gestes spectaculaires. Il s’en suivit une répression féroce : un millier de femmes emprisonnées et celles qui résistèrent à leur arrestation en entamant une grève de la faim furent alimentées de force. Obtenir le droit de vote ne fut en rien un cadeau.

Moi, je suis arrivée un mois après le dévoilement, par Theresa May, de la statue de la militante Millicent Fawcett sur la place du palais de Westminster à Londres, seule représentation féminine au milieu de statues de grands hommes du pays (et hop, photo!).

Mais j’étais là pour la diffusion du documentaire de la BBC (forcément superbe : c’est la BBC!) sur l’histoire méconnue des suffragettes. Là aussi pour voir, le dimanche 10 juin, les manifestations de dizaines de milliers de femmes portant les couleurs des suffragettes dans les grandes villes du pays en souvenir de la lutte qui a tout changé. Là encore pour suivre les reportages divers et souriants (fallait voir le visage des femmes journalistes!) qui faisaient état de la préparation de ces défilés. Sans oublier la panoplie de souvenirs rattachés à l’anniversaire (et hop, achat d’un jeu de cartes conçu pour l’occasion à partir de photos d’époque!).

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Mais ce qui ajoutait à mon intérêt, c’est que ce rappel ne tenait pas qu’à la fascination des Britanniques pour leur histoire. Il s’inscrivait aussi dans le bouillonnement féministe qui a cours partout sur la planète, nourri par l’élan du mouvement #MoiAussi mais qui le déborde largement.

En terres britanniques, ça s’est traduit par une formidable émission télévisée d’une heure consacrée à la remuante féministe Germaine Greer, devenue célèbre en publiant La femme eunuque en 1970. Ça donnait aussi, dans le Sunday Times Magazine, un long texte de l’écrivaine française Leila Slimani (courez lire son cruel roman Chanson douce, qui a remporté le prix Goncourt en 2016!) tout entier consacré au Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

Et partout, des revendications. Ça manque de femmes à la tête des 350 plus importantes compagnies publiques britanniques : elles sont 13, comme il y a dix ans, faut que ça change, lisait-on en une du cahier économique du Times. Oh, mais voyez, ça change chez Sotheby’s et Christie’s : il y a quelques jours, dans la salle des enchères, pour la toute première fois, les tableaux n’étaient plus tenus par des femmes jouant les modèles pour la prise de photos, mais par des hommes. Faut s’adapter à l’air du temps, justifiait (avec raison) la direction de Sotheby’s.

Reste que le même reportage faisait valoir qu’il y a un véritable écart salarial entre les hommes et les femmes dans les deux entreprises, et que la mise aux enchères d’œuvres faites par des femmes reste marginale. « Désespérément non surprenant », déplorait une spécialiste.

L’article d’à côté était encore plus direct : l’auteure Marian Keyes, reconnue comme l’une des fondatrices de la « chick lit », disait en avoir marre que les hommes remportent systématiquement des prix littéraires, même dans les catégories plus légères, parce que leur voix, leur ton, leur approche auraient plus de poids. Frivoles, les sujets de femmes? Et le football, lui, devant qui tous les médias s’agenouillent, c’est pas frivole ça? s’impatientait Mme Keyes.

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Dans la même veine, la première ministre May, tout comme Nicola Sturgeon, première ministre d’Écosse, ont souligné le 100e anniversaire du droit de vote des femmes en rappelant que l’égalité était loin d’être acquise. La violence des temps passés envers les suffragettes a sa version moderne, a même précisé Teresa May : sur les réseaux sociaux, les insultes et l’intimidation ciblent particulièrement les femmes qui expriment des opinions politiques. Y’en a marre! (Ok, Mme May n’a pas été aussi crue, mais le sous-texte de son discours était clair!)

Bref, partout des femmes fortes qui râlent, poussent, exigent, et célèbrent ce qu’elles sont. Et ça s’entend partout dans l’espace public. Que la touriste féministe en moi était réjouie!

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… Lors du vol du retour, ladite touriste est restée féministe en revisionnant un vieux film pourtant toujours réjouissant, First Wives Club. Vingt ans après sa sortie, je constatais que les aventures de Goldie Hawn, Diane Keaton et Bette Midler prenaient une nouvelle pertinence en cette ère de #MoiAussi.

Surtout, le caméo d’Ivana Trump, première femme de Donald larguée après 15 ans de mariage, avait une toute autre couleur maintenant que son ex est devenu président. Quand elle lance au trio, toutes trompées par leur mari, « Don’t get mad, get everything! » (ma traduction : « Ne prenez pas les nerfs, prenez le pognon! »), ça devient un vrai conseil politique en 2018. Avis au gouvernement Trudeau : pas besoin de se fâcher quand on négocie avec un tel homme, suffit de tout exiger en ne cédant sur rien. Et ça marche, foi d’Ivana!

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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