#MoiAussi: si tu n’aides pas, au moins ne nuis pas

Je constate à regret qu’il faut encore rappeler à certaines que ce n’est pas parce qu’elles-mêmes n’ont pas été témoins ou victimes de harcèlement ou d’agressions qu’elles sont autorisées à invalider la parole des autres.

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«Je me sens très mal pour Harvey Weinstein. Ce n’est pas bien ce qui se passe en ce moment», a écrit lactrice américaine Lindsay Lohan dans une story Instagram, avant de la faire disparaître. Ce à quoi un magazine américain a réagi comme suit sur Facebook (vous me pardonnerez, je ne me souviens plus bien duquel et je ne retrouve pas la satanée publication): «That’s it, we’re done with Lindsay Lohan». Traduction libre: Ça suffit, on ne veut plus rien savoir de Lindsay Lohan.

Si vous y tenez, tapez le nom de la starlette dans un moteur de recherche Internet et vous verrez que c’est la déferlante pour ce qui est de la clouer au pilori.

Ce tollé soulevé par la prise de positon de la comédienne, qui a choisi de défendre un employeur et ami plutôt que d’appuyer les victimes, m’a rappelé une situation similaire s’étant produite chez nous la semaine dernière lorsque la comédienne Sophie Prégent a eu pour premier réflexe de minimiser les allégations à l’encontre du réalisateur Sylvain Archambault dans un reportage de La Presse, puis au micro de Paul Arcand.

Évidemment, les vives réactions qu’a suscitées cette prise de parole, notamment de la part des comédiennes Karine Vanasse et Magalie Lépine-Blondeau, sont liées au fait que l’actrice est aussi présidente de l’Union des artistes. Elle représente donc certaines des personnes qui auraient subi les gestes et propos toxiques d’Archambault.

Il reste que l’humeur sur les réseaux sociaux était à la grogne, et les réactions vengeresses à l’endroit de Sophie Prégent ont poussé certains à les trouver injustes ou disproportionnées et à s’inquiéter qu’elles puissent occulter les gestes du principal fautif.

Un beau faux dilemme, n’est-ce pas? Comme si on ne pouvait pas marcher et mâcher de la gomme en même temps… On fait fausse route si on se borne à dénoncer le harcèlement et les agressions sexuelles, mais pas la banalisation les entourant, car elle contribue à leur perpétuation.

Fort heureusement, Sophie Prégent s’est rétractée à l’émission d’Anne-Marie Dussault. Elle semble désormais bien décidée à dénoncer toute forme d’agression. Tant mieux, surtout que les dénonciations concernant Archambault s’accumulent. D’ailleurs, ce dernier a publié dimanche un piètre communiqué d’excuses pour tenter de désamorcer la crise.

Sa lettre contient des perles comme: «Je reconnais que nous sommes dans une ère nouvelle et que j’aurais dû changer mes façons de faire en conséquence. Toutefois, ces comportements étaient sans malice, ni mauvaises intentions.» Autrement dit, le problème, ce n’est pas lui, mais les autres, qui n’ont rien compris…

Là où ça fait mal

Parlant d’impénitence, je ne peux passer sous silence le cas de Lise Payette, qui a essuyé de vives critiques l’an dernier après avoir défendu son ami Claude Jutra, puis, plus récemment, après que Léa Clermont-Dion eut dévoilé que l’ex-ministre de la Condition féminine lui aurait conseillé de ne pas porter plainte contre son agresseur.

À l’instar de Lindsay Lohan, celles qui décident de se porter (ou qui semblent se porter) à la défense des harceleurs et agresseurs sexuels s’attirent des réactions brutales, parfois aussi vives que les principaux fautifs. Pourquoi? Parce que cela vient briser l’idéal de la solidarité féminine.

En fait, ce n’est pas qu’un idéal, c’est un objectif, concret. Sans cette mise en commun des vécus, sans ce tir groupé des femmes, sans ce soulèvement collectif, je ne serais même pas en train d’écrire sur cette vague #MoiAussi, parce qu’elle n’existerait tout simplement pas.

Privées de puissance dans un monde dominé par les hommes depuis des millénaires, les femmes doivent s’unir pour brasser la cage, former une sororité. Alors quand une femme se désolidarise, c’est vécu comme une trahison. Et ça, ça fait mal, comme un tir ami, d’où les réactions épidermiques.

#OnVousCroit

Le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS) vient de lancer la campagne des trombones (portés sur les vêtements et ajoutés aux photos de profil Facebook) pour que s’affiche physiquement le mouvement de solidarité actuel. Soit dit en passant, l’initiative veut interpeller tant les hommes que les femmes, mais, jusqu’à présent, je n’ai vu que des femmes y prendre part.

Dans son communiqué, le RQCALACS écrit qu’il importe de croire les victimes et d’exprimer clairement son désaccord lorsqu’on entend des propos banalisant la violence sexuelle. Moi-même, j’ai souvent dit en conférence, notamment dans les écoles, que les gars doivent s’élever avec force contre le locker room talk pour que les choses changent.

Cependant, avant même de chercher à convaincre les hommes, il reste beaucoup de travail à faire dans la cour des femmes. La solidarité est loin d’être acquise.

#MoiPasAussi

Parmi les statuts glanés ici et là sur les réseaux sociaux en réaction à la vague #MoiAussi, j’ai vu des femmes, parfois mères de famille, prendre soin d’écrire des choses comme «ça existe, des filles qui n’ont jamais vécu de harcèlement ou d’agression». Vite, arrêtez les presses, on tue la une!

Blague à part, je constate à regret qu’il faut encore rappeler à certaines que ce n’est pas parce qu’elles-mêmes n’ont pas été témoins ou victimes de harcèlement ou d’agressions qu’elles sont autorisées à invalider la parole des autres, surtout quand de nombreuses accusations pointent dans la même direction. «There is safety in numbers» (il n’y a de sécurité qu’en groupe), comme disait l’autre.

Les articles qui paraissent ces jours-ci sont le fruit du rigoureux travail d’enquête des journalistes. Est-il normal de procéder ainsi? Est-ce que toutes les dénonciations ne devraient pas plutôt avoir lieu dans un poste de police? Je ne le crois pas, mais l’avenir le dira. Je laisse aux historiens le soin de cerner l’impact de l’«ouragan social» que nous sommes en train de vivre.

Une chose est sûre, les blagues de viol, la culture du silence et la banalisation des agressions, ça ne passe plus.


Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

Chroniqueuse du mois

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Journaliste indépendante, conférencière et auteure, Marilyse Hamelin dirige le blogue féministe La semaine rose. Son premier essai, Maternité, la face cachée du sexisme, vient tout juste de sortir en librairie.

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