Mon malaise avec la différence d’âge

Parfois, la différence d’âge entre un homme et une femme, lorsque celle-ci est très jeune, peut entraîner un déséquilibre de pouvoir au sein de la relation…

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Illustration: istock/aluxum

J’ai eu mon premier emploi «en ville» à l’âge de 19 ans. C’était en janvier de l’an 2000. J’avais abandonné le bac en histoire l’automne précédent et je prenais une pause de mes études pendant un an, en attendant de faire mon entrée à l’école de journalisme de l’UQÀM.

Tous les matins, je prenais l’autobus à partir de ma banlieue de la Rive-Sud pour me rendre au terminus Bonaventure. J’étais excitée à l’idée de travailler à Montréal, je rêvais d’y vivre. Bon, c’était un emploi plutôt pénible, qui consistait à faire des sondages téléphoniques du matin au soir, mais je m’y suis fait quelques bons amis et, surtout, j’y ai croisé le premier grand amour de ma vie.

Appelons-le Bruno, puisque c’est son prénom. C’était mon superviseur. Âgé de 28 ans, lui aussi avait mis ses études, en géologie, sur pause. J’étais alors une jeune femme immature, très timide et mal dans sa peau, alors je ne sais pas par quel miracle cela a fini par arriver, mais nous avons eu un premier rendez-vous amoureux en mai, dans un restaurant du quartier chinois où il avait ses habitudes.

Ce soir-là, j’ai perdu le fil du temps et raté le dernier bus vers ma banlieue. Il m’a accueillie chez lui, m’a proposé son lit et s’est installé sur le divan. Mais moi, je voulais dormir avec lui et faire l’amour. Il a été très correct, a vérifié deux fois, si ce n’est trois, que c’était bien ce que je voulais. J’ai insisté.

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Je me suis donnée à lui pas tant parce que j’en avais terriblement envie que parce que j’étais convaincue que c’était la chose à faire. J’ai du mal à l’expliquer, mais ça me semblait alors le geste romantique suprême à poser puisqu’il va sans dire que j’étais convaincue qu’il était l’homme de ma vie. Dans ma conception impressionniste des choses d’alors, il nous fallait en quelque sorte consommer ce moment magique qui allait sceller notre amour éternel. (J’ai super honte en écrivant cela, mais c’est ça qui est ça. NB: J’ai aussi été cette fillette qui a fait louer une bonne centaine de fois le VHS du Cendrillon de Disney à son père.)

Dès lors, Bruno et moi avons officiellement commencé à sortir ensemble. En septembre, juste à temps pour la rentrée scolaire, j’emménageais chez lui, dans le quartier Villeray. Tout au long des trois belles années qu’a duré notre relation, il n’a pas seulement été pour moi un amoureux, mais aussi une sorte de mentor. Je le voyais comme un vieux sage expérimenté.

Quand je repense à ça aujourd’hui, je ne peux que constater à quel point la relation était teintée d’une forme de paternalisme bienveillant. Je demeure également convaincue que le décalage entre nous m’a empêchée de vivre des expériences de mon âge, typiques des jeunes du début de la vingtaine, étant donné que mon chum et pas mal tout notre réseau social approchait de la trentaine ou l’avait entamée.

Déséquilibre non négligeable

Maintenant que j’ai atteint l’âge «vénérable» de 37 ans, je conçois toute l’absurdité de considérer un jeune homme de 28 ans comme un vieux sage… Ça me fait bien rire quand j’y pense. Il faut croire que tout est une question de perspective et d’expérience. Reste que si je pouvais parler à la jeune Marilyse de 19 ans, j’aurais plein de tuyaux à lui refiler.

Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que, parfois, la différence d’âge entre un homme et une femme, lorsque celle-ci est très jeune, peut entraîner un déséquilibre de pouvoir au sein de la relation. On oublie combien une jeune femme peut être naïve et inexpérimentée. Pas toutes, c’est bien certain, mais si je me remémore celle que j’étais, on peut parler d’un niveau de vulnérabilité élevé. Heureusement pour moi, Bruno n’en a jamais abusé. J’aurais aimé qu’il en aille de même de mes relations subséquentes…

Le fait est que je suis aujourd’hui mal à l’aise devant les relations entre de très jeunes femmes et des hommes plus expérimentés. Surtout quand je pense à tout ce qui n’est généralement pas dit, enseigné, transmis à celles-ci. Et je ne parle pas juste du consentement sexuel. Je pense aussi à ce qui est implicitement intégré par elles, comme la quête romantique du prince charmant et le désir de plaire, d’être extrinsèquement validées.

J’ose croire, enfin espérer, que c’est mieux de nos jours, que les réseaux sociaux ont du bon, qu’ils peuvent être une source d’éducation populaire et d’empowerment pour bien des jeunes femmes. Moi-même, ils m’ont permis et me permettent chaque jour d’apprendre et de m’améliorer. Il n’empêche, nous baignons encore dans un environnement social où la parole et l’opinion masculines jouissent d’un a priori d’autorité.

Le cas Aziz Ansari

Si on ajoute à l’équation d’autres facteurs, prenons par exemple un homme célèbre et une très jeune femme, alors je crois encore moins à un rapport de force égalitaire et équilibré. En fait, je n’y crois pas du tout.

C’est pourquoi j’ai ressenti un malaise diffus à la lecture du texte de Marc Cassivi dans La Presse dimanche dernier à propos de l’affaire Aziz Ansari, 34 ans, comédien vedette de la série Master of None sur Netflix, publiquement montré du doigt par une femme de 23 ans qui s’est sentie contrainte d’avoir une relation sexuelle avec lui alors qu’elle se trouvait dans son appartement.

Dans son témoignage anonyme au site Babe, elle dit avoir exprimé son malaise à plusieurs reprises à Ansari devant son insistance à obtenir des rapports sexuels avec elle, avant de finir par céder et lui faire une fellation. Elle a ensuite quitté l’appartement bouleversée et pleuré dans le taxi la ramenant chez elle.

Le chroniqueur de La Presse amène des pistes de réflexion intéressantes, mais son texte comporte aussi plein de trous en raison de ce dont il ne tient pas compte. Vrai que cette affaire aurait pu faire l’objet d’un meilleur traitement journalistique initial, et évidemment qu’Ansari n’a pas les capacités de lire dans la tête d’autrui, mais une fois cela dit, lorsque l’on jouit d’une aura de célébrité internationale, qu’on a une bonne décennie d’expérience en plus et que l’on est en présence d’une jeune femme probablement impressionnée, il me semble que la moindre des choses serait de redoubler de prudence, d’empathie et de bienveillance.

Franchement, elle était où l’urgence «de la sauter», comme si c’était là l’ultime but d’une rencontre entre deux êtres humains? C’est trop facile de dire, comme certains chroniqueurs américains l’ont écrit, que si cette jeune femme était mal à l’aise, elle n’avait qu’à quitter les lieux sur-le-champ. C’est beaucoup plus complexe que ça.

Ras-le-bol

Cette histoire va à mon sens au-delà des individus impliqués, parce que ce qu’elle raconte est tellement commun. Elle invite à une réflexion sur les attitudes, gestes et comportements qui depuis toujours rendent les femmes mal à l’aise et qu’on voudrait, tant qu’à y être, jeter par-dessus bord au passage de cette énorme vague de ras-le-bol envers les agressions et le harcèlement sexuel. Pourquoi ne pas profiter de #MeToo pour en finir avec tout ce qui nuit à l’éclosion et à l’épanouissement de relations saines et égalitaires?

Dans ce cas-ci, on ne retiendra pas de ce comédien qu’il est un bourreau tortionnaire à la sauce Weinstein, mais bien un gars qui a eu la prétention d’écrire un essai sur les relations au 21e siècle intitulé Modern Romance, alors que ses manières sont d’une autre époque et aux antipodes du romantisme – c’est le moins qu’on puisse dire. L’idée est que tous en prennent bonne note.

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Journaliste indépendante et conférencière, Marilyse Hamelin est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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