Non, les infirmières ne souffrent pas toutes!

Du temps supplémentaire? «Jamais ici!» m’a dit l’infirmière. Bienvenue dans un autre modèle de gestion, que le Québec a sous la main.

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Photo: ERproductions Ltd/ Getty Images

Mi-janvier, j’accompagne ma mère dans un hôpital anglophone montréalais. Rien à voir avec le choix, tout avec la géographie: vu le quartier où elle demeure, c’est là où elle est envoyée.

Il s’agit d’une opération d’un jour. L’infirmière qui s’occupe de ma mère est à lui préciser qu’il est possible que, lorsqu’elle reviendra en salle de réveil, quelqu’un d’autre lui prodigue les soins puisqu’elle-même aura alors complété son horaire de travail. Vu l’actualité, je m’empresse de lui lancer: «À moins qu’on ne vous demande de faire un double shift

«Oh non! répond l’infirmière. On ne voit jamais ça ici.» Et d’ajouter que ce problème est vraiment particulier aux hôpitaux du réseau francophone, où elle a déjà travaillé. Mais depuis des années qu’elle œuvre dans le secteur anglophone, une telle demande lui a rarement été faite. Le temps supplémentaire obligatoire, ou sous pression, est un enjeu qui n’existe tout simplement pas.

Je me suis alors rappelé qu’il y a quelques années, lorsque j’avais eu un petit ennui de santé – pas grave, mais bien souffrant –, ma précieuse médecin de famille m’avait dirigée vers un hôpital anglophone. On pourrait m’y traiter dès le lendemain, en me glissant entre deux interventions, alors que j’en aurais eu pour des semaines d’attente du côté francophone. Heureux conseil!, m’a dit ma douleur.

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Ma doc m’a par la suite expliqué cet écart en quelques mots: l’organisation du travail était bien différente dans chacun des réseaux. À la suite de quoi j’ai pensé que, sans doute, le secteur anglophone était-il moins fréquenté (même à Montréal, la population reste majoritairement de langue française). Je me disais aussi que la fluidité dans le service pouvait s’expliquer par la forte présence de bénévoles dans les hôpitaux anglophones, suivant une tradition philanthropique (qui se traduit également en dons imposants) propre à cette communauté…

Et puis, je n’y ai plus pensé du tout. Jusqu’à cette infirmière sereine de janvier qui me ramenait à nouveau au fossé entre les deux réseaux.

Considérant l’exaspération totale des infirmières qui éclate ces jours-ci, j’ai donc cherché à en savoir plus.

Premier constat, qu’une brève recherche sur le web confirme: le sujet explosif du temps supplémentaire obligatoire est récurrent depuis des années. Mais justement, pourquoi n’arrive-t-on pas à régler un problème aussi massif? Après tout, le Québec compte actuellement quelque 75 000 infirmières et infirmiers (11 % des effectifs) et selon un reportage de Radio-Canada diffusé en 2016, plus de 80 % du personnel infirmier fera du temps supplémentaire dans une année. Ça en fait du monde à risque de manquer de souffle!

On a donc, d’un côté, du temps supplémentaire et de l’exaspération comme mode normal de fonctionnement. Et de l’autre, une gestion où ni l’un ni l’autre n’existent. Pourquoi?

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Pour une raison très simple, m’a résumé quelqu’un qui connaît bien le domaine de la santé: dans les hôpitaux anglophones, leur préoccupation, c’est de prendre soin de leur personnel. Une «culture d’entreprise» que l’on pourrait qualifier d’historique et que ces hôpitaux tiennent à protéger. Plusieurs mesures font foi de cette gestion de proximité, mais tenons-nous-en aux horaires.

Quand le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, souligne, comme il l’a fait ces derniers jours, que, pour sortir de la surcharge de travail, le gouvernement et le syndicat se sont entendus sur la nécessité d’avoir des infirmières à temps plein, il dit vrai. Mais encore faut-il voir les conditions de ce temps plein!

Dans le réseau francophone, le temps plein correspond à une présence de cinq jours par semaine. Il implique aussi que c’est à ces infirmières-là qu’on demandera de rester quand une collègue ne rentre pas. Au contraire, les infirmières à temps partiel ne sont pas obligées, elles, de faire du temps supplémentaire.

Sera-t-on étonné d’apprendre que le temps plein séduit de moins en moins d’infirmières – souvent mères de famille, parfois même seules responsables de celles-ci. Elles aspirent à la conciliation travail-famille et on leur offre le pire des mondes! Alors, les postes affichés sont difficiles à combler.

Dans les hôpitaux anglophones, il n’y a pas de temps plein «ministériel», c’est-à-dire une semaine répartie sur cinq jours. L’infirmière a le choix entre concentrer sa semaine de travail sur 3 jours en optant pour un horaire de 12 heures par jour, ou travailler un peu plus de 8 heures par jour pendant 4 jours. Ce n’est pas un choix d’équipe qui lui sera imposé, mais un choix individuel qui lui est offert. Sera-t-on étonné d’apprendre que le «4 jours» a beaucoup de succès?

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Mieux encore, en aménageant sur mesure les horaires, selon les besoins du service et du personnel, le temps supplémentaire fond comme neige au soleil dans ces établissements. C’est si efficace qu’il est étonnant qu’on n’en entende pas parler davantage. Ma (rapide) revue de presse ne m’a menée qu’à une série sur le sujet publiée par Le Devoir en… 2010! Elle reste toutefois très pertinente (« Un hôpital en santé, c’est possible », de Louise-Maude Rioux Soucy, 28 août 2010).

Techniquement, chaque institution du réseau francophone pourrait adopter le modèle de gestion anglophone et, de fait, certaines s’inspirent de quelques mesures. Mais y aller globalement serait un tel changement dans la culture organisationnelle qu’il faudrait que le coup de barre soit appuyé par le gouvernement… qui s’y refuse parce que ce serait énorme à bouger à la grandeur du Québec.

Cela impliquerait aussi de donner de la marge de manœuvre aux gestionnaires, pour qu’ils puissent organiser les horaires en tenant compte du personnel réel qu’ils ont devant eux. Or, ces gestionnaires sont maintenant débordés par la réforme de la santé: pas eux qui vont réclamer d’en prendre davantage sur leurs épaules! Le plus simple, c’est encore de se tourner vers les agences privées de placement d’infirmières en cas de besoin.

C’est ainsi qu’on se retrouve dans le cercle vicieux que le ministre Barrette et le premier ministre Philippe Couillard, deux médecins, ramènent aux termes suivants: pour réduire le temps supplémentaire, il faut des infirmières à temps plein, et c’est là qu’on verra si, ou comment, le temps supplémentaire obligatoire diminuera.

Mais c’est ce cercle vicieux qu’il faut changer! Dire plutôt: pour attirer les infirmières dans des postes à temps plein, il faut mettre en place des conditions attirantes, soit horaires flexibles, équipes stables et droit de dire non au travail de plus. Ces conditions diminueront le temps supplémentaire.

Ce cercle-là – le réseau anglophone le prouve – n’aurait plus rien de vicieux. Et le temps de l’installer vaut bien le temps qu’on perd en morosité, dénonciations et épuisement professionnel depuis bien trop longtemps.


Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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