Nous en avons assez des «Ti-Jos Connaissant»

Quand 135 musiciennes ont dénoncé, il y a quelques jours, leur sous-représentation dans les festivals, elles n’ont pas fait que compter: elles ont aussi donné des exemples de l’attitude très macho qu’elles rencontrent. La condescendance, on en a assez! Une révolte qui dépasse le monde de la musique.

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À bien y penser - copie

La lettre du mouvement Femmes en musique, lancé par Ariane Moffatt et qui a tellement fait jaser, notamment dans ce blogue, était accompagnée de toute une liste de «La fois où». La fois où les sœurs Boulay ont dû être accompagnées de leur sonorisateur pour être prises au sérieux en se magasinant des micros; la fois où Catherine Durand s’est fait doctement expliquer par un directeur musical l’arrangement d’une chanson qu’elle avait elle-même arrangée; les fois où Laurence Nerbonne a vu des gars s’attribuer le mérite de chansons qu’elle avait composées…

Y a-t-il une femme qui a été étonnée en les lisant? Nos vies sont remplies de «Ti-Jos Connaissant» à qui on n’a rien demandé et qui, oui ma p’tite madame, vont tout vous régler ça pareil en vous reléguant dans l’ombre ou en vous faisant la leçon. Quelques siècles que ça dure…

Mais il y a nouveauté, qu’a bien résumée Marie Carmen lorsqu’elle a envoyé un mot à ses collègues musiciennes en soulignant: «Votre culot nous botte le cul, nous les “ceuzes d’avant”.»

De fait, et c’est vrai en musique comme ailleurs, les jeunes féministes brassent la cage et relancent autrement les batailles. Leurs aînées s’en étaient prises aux discriminations les plus manifestes: droit de vote, droit d’avoir accès à tous les emplois, droit d’être jurée, d’accéder aux Jeux olympiques, d’entrer dans les tavernes… Ensuite, il a fallu préciser: pas de harcèlement au travail, emploi préservé même si l’on a un bébé, garderies pour ledit bébé, soutien pour être embauchée dans les milieux non traditionnels ou avoir de l’avancement, féminisation des titres, partage des tâches, etc.

Mais en arrière-fond restaient des vieux croûtons de tout âge, toujours convaincus que papa a raison et qui le font savoir aux intéressées. Or, les remarques personnalisées sont bien plus déstabilisantes qu’une règle qui vise la gent féminine dans sa globalité. Devant la condescendance, les femmes ravalaient donc leur frustration et leur humiliation, souvent publique.

Une seule fois, il y a quelques années, lors d’un échange à la radio, j’avais entendu Marie-France Bazzo lancer un «pas de condescendance!» bien senti à son interlocuteur. Wow! Ce moment m’avait frappée tant il était exceptionnel… et bienvenu.

 

superbes

C’est avec le livre Les superbes, signé par Léa Clermont-Dion et Marie-Hélène Poitras et publié l’automne dernier chez VLB, que j’ai senti que les jeunes femmes étaient rendues ailleurs que les «ceuzes d’avant», désireuses de s’en prendre aussi à l’impalpable et néanmoins inacceptable. Marie-Hélène Poitras y relate une participation à une émission où l’un des gars à ses côtés avait agi comme si elle n’était pas là. Dérangeant au carré!

«Hein, elle aussi!» ai-je pensé en la lisant, me remémorant ces quelques fois où, à l’occasion de tables rondes à la radio, à la télé, en conférence, unique femme invitée, j’avais eu l’impression d’être invisible pour certains de ceux qui m’entouraient – sans doute, de fait, n’étais-je pas assez intéressante ou pertinente…

Avec Les superbes, je réalisais tout à coup que d’autres que moi s’étaient déjà senties comme un fantôme, et que ce n’était pas normal.

J’ai participé depuis à un panel, au Salon du livre de Québec, où le sujet a été abordé: nous étions cinq femmes, j’étais la plus âgée, et toutes avaient des histoires de condescendance incroyables à relater. Comme les musiciennes, ces femmes circulent pourtant dans des milieux qu’on imagine progressistes et où les jeunes sont nombreux. On a choisi d’en rire, et c’était déjà une avancée: au moins le non-dit était étalé publiquement!

Car la dénonciation publique a parfois des effets. Il y en a eu récemment un bel exemple, sur lequel Pascal Lapointe, rédacteur en chef à l’Agence Science-Presse et actif sur Twitter, a attiré l’attention la semaine dernière et qu’on peut voir sur YouTube.

On est au début juin, à New York, au Festival international de science. Au programme, un panel portant sur les profondeurs de l’univers avec des invités prestigieux. Sauf que la physicienne Veronika Hubeny, grande spécialiste du sujet et seule invitée parmi six hommes, n’arrive pas à placer un mot tant les questions du modérateur Jim Holt, lui-même philosophe et collaborateur au New York Times et au New Yorker, sont in-ter-mi-na-bles. Et dès que madame Hubeny commence à répondre, il l’interrompt. Ça va se produire sept fois!

Une spectatrice finit par lancer: «LAISSEZ-LA PARLER!», que la salle va appuyer. M. Holt rigole un peu, dit qu’il va «se la fermer» et madame Hubeny peut enfin s’expliquer… Jim Holt s’excusera par la suite.

Allons, restons positives: de discussions en discussions, de réactions en réactions (et bravo aux hommes qui s’y mettent!), d’excuses en excuses, on finira bien par passer de la complaisance à la considération.

 

Josée Boileau

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

 

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