Pas de paradis pour les infirmières (même chez les Anglos)!

«Ah! madame la journaliste, faut aussi voir derrière les chiffres!» m’ont lancé, irritées, des infirmières du réseau hospitalier anglophone, à la suite de mon blogue Non, les infirmières ne souffrent pas toutes. Car il y a là aussi une bien grosse fatigue.

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Photo: jubila / iStock

En consacrant mon dernier billet de blogue au problème des heures supplémentaires obligatoires chez les infirmières (contrairement à ce que j’écrivais, les infirmières à temps partiel y sont aussi tenues!), je ne m’attendais pas à susciter autant d’attention et de réactions.

La différence de gestion des horaires entre les hôpitaux anglophones et francophones du Québec ajoutait un élément fort intéressant au débat, que de nouvelles données ont corroboré dans les jours suivants.

Le Devoir nous a ainsi appris que, du côté du CUSM, le grand regroupement hospitalier anglophone de Montréal, 80 % des postes d’infirmières reposent sur des horaires de travail quotidiens de 12 heures – soit une semaine concentrée sur 3 jours plutôt que sur 5, comme du côté francophone. Ces quarts de travail sont accomplis en rotation (jour, soir, nuit et fin de semaine) sur une période de six semaines et ce sont les infirmières qui choisissent comment elles répartissent le tout. Ce faisant, le temps supplémentaire obligatoire – le fameux TSO dénoncé de toutes parts – ne représente pas 1 % des heures supplémentaires accomplies au CUSM. (Il existe par ailleurs d’autres différences de gestion des équipes entre les deux réseaux, qui vont au-delà des horaires.)

Mieux encore, a-t-on pu lire dans La Presse, dans tous les hôpitaux de Montréal, le nombre d’heures de temps supplémentaire (obligatoire ou pas) a augmenté depuis deux ans…, sauf au CUSM où il a diminué.

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Mais j’arrête de ce pas ma démonstration, car j’entends déjà rugir les infirmières du milieu anglophone. Du moins celles qui m’ont écrit, vraiment pas très contentes que j’aie eu l’air de supposer qu’elles vivent dans un Éden et qui me voient maintenant en rajouter… Elles ont des petites nouvelles pour moi!

Horaires de 12 heures ou pas, elles souffrent aussi du manque de personnel et du nombre trop élevé de patients à s’occuper. Elles aussi, elles sont exténuées! Tant mieux pour moi si je suis tombée sur une infirmière heureuse de son sort, mais faudrait pas généraliser! Ah, ces journalistes qui parlent sans savoir…

À quoi je me suis dit qu’en évoquant cette infirmière qui, en s’occupant de ma mère, m’avait révélé qu’elle ne faisait jamais de temps supplémentaire (ce qui m’avait incitée à vérifier l’affaire), j’aurais dû ajouter qu’elle avait aussi grogné contre la «réforme Barrette»! Mais comme, du préposé aux bénéficiaires jusqu’au gestionnaire, je n’ai encore croisé personne du milieu de la santé (que je fréquente assidûment depuis trois ans!) qui n’ait pas fini par spontanément lâcher devant moi un mot contre cette réforme, j’avoue que sa remarque m’avait moins frappée.

Reste que réforme il y a, et qu’elle alourdit partout le fardeau, faisant de ce fait ressortir les limites du mode de gestion anglophone. Ce que mes interlocutrices et interlocuteurs m’ont souligné, c’est que si le TSO n’y existe pas, c’est simplement qu’en cas de personnel manquant, si nul ne veut remplacer, on n’ajoutera personne sur le plancher… Ce qui signifie que ce sont les infirmières qui restent qui prendront sur leurs épaules le surcroît de tâches. Et travailler pour deux ou pour trois – bye-bye les pauses! – ça n’a rien de reposant!

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D’ailleurs, sachant le poids que le refus de faire du temps supplémentaire impose aux collègues, plusieurs infirmières vont l’accepter, se sentant d’une certaine manière moralement «obligées» de rester pour donner le nécessaire coup de main.

On m’a aussi expliqué que tous les départements n’étaient pas logés à la même enseigne (disons que certains ont la gestion plus «saine» que d’autres); ou encore que des lits sont fermés quand on manque de personnel soignant (pas de TSO, mais pas de services non plus!).

Et comme, en plus, tout le chambardement du réseau vide les énergies, eh bien, de plus en plus d’infirmières craquent, donc ne rentrent pas travailler, donc ça amène les autres à en faire plus, donc celles-ci s’épuisent à leur tour…

Bref, comme le résumait un échange sur Facebook que l’on m’a fait suivre: «Le temps supplémentaire obligatoire est un point litigieux pour la plupart des infirmières dans le système francophone, mais ce n’est pas meilleur de notre côté, c’est juste différent.»

Je me suis dit que cette vive réaction à laquelle j’ai eu droit était en soi un symptôme. L’exaspération est à fleur de peau, témoignant d’un mal-être profond et d’un épuisement généralisé. Et s’il y a des manières de faire qui (malgré tout!) atténuent le bobo, le réseau de la santé est si atteint qu’on ne peut parler de voie vers la guérison. Semblerait plutôt que ça s’aggrave… À moins de passer vraiment en mode écoute du terrain.


Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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