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Pourquoi cette dictature de l’allaitement?

«En plus de la pression que l’on s’impose, il y a celle de l’entourage, celle des livres, celle des ayatollahs de l’allaitement qui patrouillent les groupes de mères, mais aussi celle des professionnels de la santé.» Manal Drissi se confie sur les difficultés de l’allaitement.

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Tête à chapeaux

Maman-Bebe-Allaitement

Une amie dont l’allaitement n’a pas fonctionné et qui trouve difficile d’en faire le deuil m’a fait replonger quelques années en arrière. Enceinte, je m’étais posé d’innombrables questions sur la façon dont je voulais remplir mon rôle de mère, mais allaiter avait toujours été une certitude. La supériorité du lait maternel à tout autre lait étant scientifiquement irréfutable, quelles questions y avait-il à se poser? Je trouvais même égoïstes les mères qui n’allaitaient pas. Et comme on associe – à tort – gros seins et «bon» allaitement, je n’avais pas envisagé que ça puisse mal se dérouler.

Quand mon fils est né, je l’ai mis au sein et il s’est accroché tout de suite. J’avais suffisamment de colostrum, et non seulement ma montée de lait est arrivée comme prévu au troisième jour, mais ma production laitière aurait pu fournir un orphelinat de brebis. #tmi Seul hic: ça me faisait vraiment mal. Fiston avait la mâchoire crispée et j’apprenais que je souffrais du syndrome de Raynaud – un trouble de la circulation sanguine qui entraîne engourdissements ou douleurs aux extrémités. Je me souviens d’être assise en Indien sur mon lit, au milieu de la nuit, la petite tête de mon fils dans le creux de ma main, me mordant les lèvres au sang, réprimant des sanglots pour le laisser finir son boire. Malgré l’utilisation de lanoline sur mes mamelons, les rendez-vous chez l’ostéo pour Fiston, le coaching en allaitement, la simple idée d’allaiter faisait se crisper tous les muscles de mon corps. Le tire-lait était plus doux, mais beaucoup moins efficace que l’aspirateur industriel que j’avais engendré et je n’arrivais pas à tirer assez de lait à la fois pour le rassasier. Et même si les solutions de rechange au lait maternel étaient à portée de main, je n’osais pas franchir le pas.

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Je percevais comme un échec le fait de ne pas aimer allaiter, de ne pas trouver d’épanouissement dans une «si bonne décision». Je ne voulais pas admettre que je me sentais parfois prisonnière de mon rôle d’allaitante. Que donner le sein, finalement, ne venait pas toujours aussi naturellement qu’on pouvait le croire. Le premier biberon de formule que mon fils a bu a créé un sentiment de libération énorme. La tension s’est tranquillement estompée. J’ai pu recommencer à respirer et commencer à réellement apprécier mon rôle de mère. Après quelques jours, je me suis dit: «J’aurais dû le faire plus tôt.»

En m’établissant comme blogueuse dans le milieu de la maternité, j’ai vite compris que j’étais loin d’être la seule mère à percevoir le biberon comme un échec. Loin aussi d’être la seule à avoir poursuivi un allaitement difficile par culpabilité. En plus de la pression que l’on s’impose, il y a celle de l’entourage, celle des livres, celle des ayatollahs de l’allaitement qui patrouillent les groupes de mères, mais aussi celle des professionnels de la santé. Pour une kyrielle de bonnes raisons, ils promeuvent fortement l’allaitement exclusif. Mais l’encourage-t-on vraiment quand on omet d’établir un choix réel? Lorsque des femmes négligent leur santé physique et mentale par peur d’échouer dans leur rôle, n’est-ce pas que la «promotion» est malhabile?

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Certes, toutes les mères devraient être informées des bienfaits de l’allaitement et être accompagnées pour faciliter celui-ci, au besoin. Mais pour plusieurs, la pression est telle que le lait en poudre est synonyme de défaite. Sans moins promouvoir l’allaitement, pourrait-on rappeler aux nouvelles mères qu’allaiter est un choix. Que même si elles le choisissent, parfois, ça ne fonctionne pas, mais que, heureusement, il y a des solutions de rechange valables. Qu’elles sont libres de leur corps, libres de ne jamais allaiter ou de le faire pendant des années. Libres également de brandir biberons et mamelons quand les bides de leurs p’tits crient famine.

Vivement qu’on leur rappelle qu’être biberonneuse et heureuse vaut toujours mieux qu’être allaitante et à boutte.

manal_drissi

Manal est chroniqueuse, journaliste, blogueuse et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livrera chaque semaine des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne. 

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