Pourquoi manquons-nous tant de volonté?

Nous sommes plus informés que jamais, mais on dirait bien que cela ne change rien à notre lâcheté individuelle et collective.

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Photo: Siphotography/istock.com

Jaws (Les Dents de la mer) est le film qui a le plus marqué ma jeunesse, ex aequo avec L’exorciste. Bien que cela demeure à ce jour un vrai traumatisme — je n’ai toujours pas appris à nager —, je ne peux m’empêcher d’aimer profondément ce classique estival, que je regarde au moins une fois l’an.

Ce film raconte la terreur causée par la présence dans les eaux calmes du Maine d’un grand requin blanc assoiffé de sang humain. Jaws est considéré à la fois comme le premier blockbuster de l’histoire d’Hollywood et l’un des nombreux chefs-d’oeuvre du réalisateur Steven Spielberg.

Avec le temps, mes scènes préférées ont changé. Plus jeune, je guettais fébrilement la moindre apparition du monstre. Puis, alors que se développait mon sens de l’empathie, de nouvelles scènes m’ont marquée. Comme celle où tout le monde évacue les eaux d’urgence et où les enfants reviennent en courant sur la plage vers leurs parents qui les enlacent. À la fin, il ne reste qu’une seule mère sur le rivage. Elle appelle en vain son enfant, désemparée, les bras ballants. Cette scène cruelle est un véritable brise-coeur.

Une autre chose me saute aux yeux désormais: l’inertie des autorités, leur lenteur à répondre à la menace imminente. Je trouve qu’il y a là une leçon.

Et puis, la scène la plus terrifiante à mon sens : trois hommes discutent le soir, autour d’une table, dans le remorqueur de Quint, vieux loup de mer et vétéran de la Deuxième Guerre mondiale. Des frissons me parcourent l’échine juste à penser à son récit du naufrage du cuirassé Indianapolis dans le Pacifique.

Plus de 1100 hommes à la mer, des jours avant qu’ils soient repérés. Aux premières lueurs de l’aube, les requins se mettent à rôder. Les naufragés se massent en petits groupes compacts dans l’eau, tel des légionnaires au bataillon. Et puis hop, un homme disparaît, tiré vers le bas, puis un autre. Qui sera le prochain? Au bout de 5 jours, à peine 316 hommes sont repêchés par les sauveteurs. Cette histoire est terrifiante en soi, mais par-dessus le marché, elle est tout à fait vraie.

Il y a autre chose qui me terrifie dans tout ça. Il y a un peu de nous, dans ces conscrits abandonnés à la mer. Ce ne sont pas les requins qui nous guettent, bien sûr, mais plutôt le crabe, qui s’insinue dans nos corps. Une personne sur deux au pays sera atteinte d’un cancer un jour. C’est énorme. Qui sera le prochain?

Récemment j’ai appris qu’une connaissance, une personne que je ne connais que de nom en fait, un père de famille de mon âge, souffre d’un cancer incurable. Le pire, c’est que ces tragédies nous semblent de plus en plus ordinaires en raison de leur fréquence. On «s’habitue». Le crabe rôde, il s’installe dans nos têtes.

La même semaine, j’ai écouté une discussion à l’émission Médium large à propos du documentaire «The Food cure». Pour «guérir» du cancer, quand la médecine moderne ne peut plus rien pour vous, il faudrait boire toutes les heures des jus de fruits et de légumes frais. Un véritable esclavage. Je compatis et puis j’ai peur aussi. Suis-je la prochaine?

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La force de l’inertie

À peu près au même moment, j’ai lu l’excellent reportage de Marie-Hélène Proulx dans le dernier numéro de Châtelaine intitulé «Quoi manger pour vivre 100 ans». Réponse: des légumes verts (vitamine K) et des fruits, et songer à adopter le régime méditerranéen. Ce qui m’a frappée dans le reportage? Mal manger serait pire que fumer la cigarette, abuser de l’alcool et être sédentaire. Pire que les trois à la fois!

À nouveau, l’angoisse me prend. Pourquoi ai-je tant de difficulté à l’atteindre, ce maudit seuil minimal de cinq portions de fruits et légumes par jour? J’aime ça pourtant, les végétaux! Je n’arrive néanmoins pas à faire ce qu’il faut, même si je sais que je vais possiblement en crever…

Pourquoi faut-il que l’être humain soit acculé au pied du mur pour bouger, et encore? On en revient à l’inertie, au déni. Facile de blâmer les politiques pour leur manque de rapidité à réagir (contre les changements climatiques, les discriminations systémiques…) quand on n’arrive même pas à prendre soin de soi correctement! L’humain me désole ces jours-ci, tant individuellement que collectivement.

D’ailleurs, pourquoi ne sommes-nous pas tous en train de ménager l’eau, de rouler en voiture électrique ou mieux, en transport en commun (pourquoi tous les bus ne sont pas électriques?), pourquoi tolère-t-on les produits suremballés à l’épicerie et remplissons-nous notre bac de recyclage en nous donnant bonne conscience alors qu’on sait tous que c’est la réduction à la source qui importe?

C’est l’été, je devrais être relax, voguer doucement vers mes vacances. Et pourtant, tout ce que j’ai, ce sont des tonnes de questions et pas vraiment de réponses, que de la lassitude face à ma propre paresse et ma bêtise.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, La Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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