Protégeons-nous trop nos enfants?

Au milieu des grands malheurs du monde, et ils sont nombreux, une petite nouvelle a attiré mon attention. Qu’il est difficile de lutter contre la surprotection des enfants!

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Début septembre, titre du Globe and Mail: « Un résident de Vancouver sommé de ne plus laisser ses enfants aller seuls à l’école en transport en commun » (ma traduction). Et juste dessous, une photo des cinq rejetons de M. Adrian Crook, âgés de 5 à 11 ans, assis dans un autobus de ville, l’air en parfait contrôle de la situation. Moi qui trouve depuis des années (en fait, une couple de décennies!) que l’on couve beaucoup trop les enfants, il y avait là de quoi m’intéresser.

M’est aussitôt revenue en mémoire l’immense controverse soulevée en 2008 par une mère de New York, Lenore Skenazy, qui avait raconté dans un article avoir laissé son enfant de neuf ans prendre seul le métro de la ville. Le lot de bêtises auxquelles elle avait eu droit! Assez pour que madame Skenazy décide de faire de son approche parentale un métier, à l’aide d’un blogue, de livres, d’émissions de télé et de conférences! Elle a d’ailleurs parlé de la mésaventure de M. Crook sur son blogue.

Problèmes par ailleurs bien récents, car ça fait deux ans que les quatre plus vieux d’Adrian Crook prennent ensemble, matin et soir, l’autobus de ville qui circule entre leur résidence et l’école primaire. Un choix logique puisque Adrian Crook, qui travaille dans l’industrie des jeux vidéo, tient aussi un blogue sur la vie de famille en ville – il récuse l’idée que des enfants ne puissent s’élever qu’en banlieue. Or, la cohérence dans une grande ville du 21e siècle, c’est de circuler en transport en commun. Celui de Vancouver est efficace, et plus les gens apprendront à l’utiliser dès leur plus jeune âge, mieux notre civilisation de l’auto se portera, estime M. Crook. Il a donc simplement mis ses principes en pratique.

Mais le ministère de l’Enfance et du Développement de la famille de Colombie-Britannique ne l’entend pas ainsi. On vient de l’obliger à dorénavant accompagner sa progéniture dans ses déplacements au prétexte qu’un enfant de moins de 12 ans ne peut être responsable d’enfants plus jeunes. Plus précisément, tout enfant de moins de dix ans doit en tout temps avoir un adulte à ses côtés. Que l’absence de l’adulte soit momentanée ou que les jeunes soient en groupe, cela ne compte pas. Et ça vaut pour le transport comme à la maison, ou même traverser la rue pour une course au dépanneur du coin!

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 Pour les Crook, c’est un choc. Les deux dernières années vécues sans souci n’ont eu aucun poids dans la balance en regard de la plainte anonyme déposée contre eux. Celle-ci a suffi pour déclencher une enquête au cours de laquelle les enfants ont été interrogés séparément. Ouf! le ministère a au moins pu constater qu’il n’y avait aucun signe de négligence ici.

Le père a suggéré que l’on suive ses enfants, évidemment sans préavis et de manière anonyme, pour constater de quoi il en retournait au juste. Après tout, il a passé des mois à leur montrer comment utiliser le transport en commun de manière prudente et respectueuse. Les conducteurs ne se sont d’ailleurs jamais plaints d’eux, et bien des passagers trouvaient charmant de voir la petite bande.

Le ministère a refusé mais a reconnu que, de fait, la formation donnée par le papa était plus que responsable. Sauf que ça ne compte pas. La loi, c’est la loi, et même s’il n’existe pas d’âge légal pour faire telle ou telle activité en Colombie-Britannique, c’est l’interprétation des autorités qui compte, point final.

Crook entend contester cette décision – qui ne fait aucune nuance entre l’abandon d’enfants et le développement encadré de leur autonomie – devant les tribunaux. Ce sera à suivre. Mais constatons à nouveau que l’Amérique du Nord (car le problème y est concentré) est bien douillette pour ses enfants, protégés comme si nous étions en guerre permanente contre nous-mêmes.

Au Canada, seuls le Manitoba et le Nouveau-Brunswick énoncent spécifiquement qu’un enfant de moins de 12 ans ne peut jamais être laissé sans surveillance. Mais les gouvernements ont une grande latitude pour sévir, et comme l’esprit du temps est au contrôle obsessif, cela peut mener aux abus comme celui vécu par la famille Crook. Au Québec, il n’y pas d’âge fixé par la loi pour déterminer à quel moment on peut laisser agir un enfant (si ce n’est qu’il est interdit de laisser seul dans une voiture un gamin de moins de sept ans). Pour le reste, on se fie au jugement parental, en tenant compte du contexte.

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Reste qu’ici aussi, la tendance à ne jamais baisser la garde parentale est omniprésente (laisser marcher seul un enfant de huit ans vers l’école est inimaginable pour une tonne de parents – les automobiles qui bloquent le pourtour des écoles primaires chaque matin en font foi). La réaction face aux parents plus « lousses » est toutefois moins implacable que ce qui peut être constaté ailleurs, particulièrement chez nos voisins du Sud. Aux États-Unis, on est à la merci du quidam qui décide de s’affoler parce qu’il voit, par exemple, deux enfants de 6 et 10 ans seuls au parc (cas réel, arrivé au Maryland : le service de protection de l’enfance a en conséquence ouvert un dossier sur cette famille délinquante). À New York, on conseille fermement aux touristes de ne pas délaisser même quelques minutes un enfant de moins de 12 ans, sinon bonjour les problèmes si vous vous faites pincer. Ce sont les Européens qui se pincent d’une telle paranoïa!

Pourtant, l’autonomie est le contraire du laisser-faire : ça implique d’éduquer, notamment en montrant à son enfant comment être prudent et agir, ou réagir, adéquatement quand il est seul. Mais ça demande du temps pour arriver à ses fins, et de la confiance envers son petit. Quant aux autres… Dans une société où les crimes sont en baisse, et où les vilains sont bien plus nombreux sur le web, ou dans les familles mêmes, que dans la rue, il y a vraiment quelque chose d’ironique de voir de quelles peurs on croit protéger les jeunes. Et on aide qui si on ne les outille pas pour pouvoir y faire face?


À bien y penser - copie

josee boileau 300x300

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres!

 

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