Quand c’est l’itinérant qui te souhaite bonne chance

Notre chroniqueuse invitée Melissa Maya se demande si les itinérants seraient plus sensibles au monde qui les entoure que les gens sur le marché du travail.

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New York, juillet 2017

C’était un matin normal. Un matin où l’on arrive à l’école à l’heure, aweille la mère, oublie pas la boîte à lunch, mais déboule pas les marches.

Direction métro: attente normale pour passer le tourniquet, attente normale pour l’arrivée du train (pas vite, mais pas interrompu), absence normale de places pour s’asseoir. Ah oui, et gens normaux qui regardent leur journal, euh, je veux dire leur cellulaire. Sans oublier, évidemment, ceux qui cognent des clous. (Ces derniers sont quand même spéciaux à observer, particulièrement ceux qui sont debout.)

De temps à autre, des yeux qui se lèvent et qui regardent. Aucune idée s’ils détectent ma bedaine de femme enceinte, peu importe, ils retourneront rapidement à leur cellulaire. Je ne chiale même pas en disant ça. Je me suis conditionnée à aimer être debout en me rappelant que, anyway, je serai assise toute la journée au bureau.

Petit constat quand même au passage: à New York, où j’étais il y a quelques mois, j’entrais à peine dans un wagon que quelqu’un se levait en s’exclamant «Here you go mam’», et ce, même si ma bedaine avait alors la grosseur d’un take-out de mets chinois facile à emporter. Je dois admettre que, chaque fois, ça me faisait un petit velours par en dedans.

Mais ce matin-là à Montréal, tout était normal.

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Jusqu’à ce que je sorte du métro. Et que mon regard croise celui d’un jeune itinérant, le premier à me sourire ce matin-là. Le premier qui n’avait pas les yeux rivés sur son cellulaire. (Bon OK, il n’avait sûrement pas de cellulaire…) Le premier qui ne cognait pas des clous, même s’il avait sûrement une nuit de sommeil de merde… dehors.

Et là, juste au moment où mon regard perdait le sien – il fallait bien que je continue ma route comme tous les gens normaux qui vont au bureau –, il y a eu sa voix. Sa voix qui a lancé, le plus tendrement du monde: «Good luck with the baby.»*

En une seconde et quart, du trottoir, c’est lui qui avait remarqué ma bedaine, recouverte d’un manteau d’automne. Il n’allait quand même pas m’offrir sa place pour que je puisse m’asseoir (!), mais il espérait pour moi le plus beau.

J’ai eu une pensée pour sa mère, qui avait peut-être manqué de chance. Et lui, ce jeune itinérant, quel était son plus beau souvenir d’enfance? Avait-il eu une enfance? Était-il père? Un enfant l’attendait peut-être quelque part…

Jamais été capable de lui poser ces questions.

En ce matin normal, je venais assurément de croiser une personne extraordinaire. Dans une société plutôt ordinaire.

 

*Bonne chance avec le bébé.

Chroniqueuse-du-mois

Animatrice-conceptrice, reporter, photographe et auteure, Melissa Maya Falkenberg a tenu des rubriques dans La Presse, Urbania, Nightlife.ca, Dînette et le 24 heures Montréal. Vous l’avez peut-être récemment suivie à Télé-Québec (nomination Gémeaux Meilleure animation magazine culturel), dans La vie n’est pas un magazine ou dans ses diverses émissions à ICI ARTV. Après les succès de Québec Western et Montréal toujours, elle publiera, en 2018, un troisième livre aux Éditions Cardinal.

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Marï photographe

 

 

 

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