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Quelle chance ai-je donc?

«Depuis quelque temps, on me félicite, avec ce brin de compassion dans le regard, d’être en mesure de faire de la télévision malgré mon âge.» Notre blogueuse invitée Catherine Ethier parle de sa supposée chance de travailler à 36 ans.

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iStockphoto

«Tu es si chanceuse.»

Ces derniers temps, on me l’a répété chaque jour que la Santa Maria a amené. Chaque jour ou presque. Je suis «chanceuse». C’est établi, estampillé sur ma photo de casting. À croire que j’ai vu le jour dans une bassine d’eau de Pâques. Mais chanceuse pour quoi?, me chuchoterez-vous. Pour cette formidable aptitude à me mouvoir malgré mes pieds plats? Pour l’extraordinaire grande sœur qui veille sur mon museau depuis toujours? Que nenni. Je serais apparemment chanceuse de travailler.

Absolument! DE TRAVAILLER. C’est tout.

Et il n’est pas question ici du privilège d’être lue. D’être payée pour m’abandonner au clavier ou même de vivre du fruit de mon cervelet qui s’emballe devant la lentille. Depuis quelque temps, on me félicite, avec ce brin de compassion dans le regard, d’être en mesure de faire de la télévision «malgré mon âge». D’avoir débuté à cet âge avancé de 34 ans.

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J’en ai maintenant tout juste trente-six. Et bien que je sois régulièrement ébaubie de pratiquer ce métier (je prévoyais faire médecin, avec pour plan b de travailler dans une usine à biscuits soda, l’écriture et les samarcettes n’ayant jamais fait partie du planning), ça me propulse au sol, menton premier, chaque fois qu’on me donne cette étrange petite tape dans le dos. Parce que, évidemment, ça se veut toujours bienveillant.

L’âge des femmes à l’écran est certes un sujet de discussion qui bouillonne avec grande beauté. On souhaite davantage de Micheline Lanctôt. De France et ses Castel, pétillantes et nécessaires femmes et poétesses. Je me découvre toutefois faisant partie de cette curieuse tranche d’âge qui, j’imagine, se dessine entre 35 et 40 ans, et où tous les espoirs, comme les oiseaux, doivent se cacher pour mourir. Si t’as pas de condo, pas de p’tit, pas de mari et pas de carrière, hang in there, ma belle noire. Ou réoriente-toi. T’étais attachante à 20 ans pleine d’espoir, mais là, c’est gênant pour tout le monde.

Cette «chance», donc, cette grande chance dont je jouis apparemment me sidère. Parce que pour percer dans ce milieu en tant que femme, on ne peut compter que sur sa chance, sa beauté ou son impétueuse jeunesse, n’est-ce pas? Le travail acharné et le talent, eux, n’y sont pour rien. C’est ce que me murmurent avec chaleur sur les tapis rouges et dans les salles de réunion des producteurs, des collègues et des inconnus, dont plusieurs femmes pétries d’admiration pour «mon visage qui fait plus jeune» et pour la résiliente trentenaire que je suis.

À 36 ans, c’est la chance ou le sarcophage. Enfin, c’est ce qu’on semble m’indiquer en me tapotant le crâne avec mansuétude. Eh bien, jusqu’à ce qu’on n’aperçoive plus que mon petit poing ridé qui jaillit fébrilement d’un marécage, je me ferai un devoir, un graal, de prouver le contraire. En hurlant de rire en culotte Tena.

(Même si, on va se le dire, la moindre de mes réussites n’est attribuable qu’à mon impeccable et charismatique frange.)

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Photo: Marie-Eve Levesque

Photo: Marie-Eve Lévesque

Auteure, chroniqueuse et festive angoissée, Catherine Ethier se diversifie bec et plume dans Code F., à Vrak, en tant qu’Humeuriste à Gravel le matin, sur les ondes de CIBL, dans les pages du journal Métro et désormais chaque vendredi dans ses capsules «Doigt de dame» pour Châtelaine. Elle se déploie ici la cuisse pour tout mai, poing levé et petites pattes dans les étriers (l’âme Cavalia, le clavier acéré).

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