Stéphanie Boulay: la véritable intimité

«J’ai voyagé seule, dormi seule, mangé seule. J’ai été seule plus souvent que moins.» Chronique intime de Stéphanie Boulay.

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Je n’ai pas tellement de jeunes dans mon entourage. Je ne connais donc d’eux que ce qu’on en dit. Il y a quelques mois de ça, je suis allée à Val-d’Or rencontrer une classe de cinquième secondaire dans le cadre d’une activité d’analyse littéraire liée à mon premier roman, À l’abri des hommes et des choses. Je m’attendais à voir des ados un peu creux, agrippés à leur téléphone comme à la vie, hypersexualisés, durs envers leurs pairs, distraits et blasés. J’avais plus que tort. J’ai honte encore aujourd’hui des préjugés que j’avais nourris à leur égard, même malgré moi. J’avais devant moi des jeunes bienveillants, polis, curieux, sérieux, réfléchis, courageux – pas cyniques du tout –, qui m’ont fait rire, pleurer et, surtout, réfléchir.

L’ une des questions les plus habiles qu’on m’a posées ce jour-là (et même de toute ma vie) me revient encore souvent en mémoire. Elle m’avait laissée sans voix, bouleversée, et je n’avais pas su y répondre comme il faut. J’aimerais le faire aujourd’hui,  quelques remises en question plus tard.

« Dans ton roman, la narratrice utilise plusieurs fois des mots liés à l’effort pour décrire son amitié avec Caroline, comme si l’amitié et les relations en général étaient quelque chose de difficile, qui aurait besoin qu’on y travaille. On a tendance à véhiculer l’idée selon laquelle les liens intimes devraient être un concept naturel, qui coulerait facilement et irait de soi. Pourtant, ta narratrice semble penser le contraire. S’agit-il aussi de ton point de vue personnel ? »

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Ma réponse aujourd’hui : OUI. Oui, l’amitié et les relations en général nécessitent des efforts pour moi. Oui, elles doivent être travaillées, arrosées, désherbées. Elles nous demandent parfois du temps et de l’énergie qu’on n’a pas. Elles nous disent parfois de rester quand on voudrait momentanément partir, elles nous demandent de dire oui même quand on n’en a pas envie, elles nous supplient de ravaler des mots durs qu’il nous ferait du bien de prononcer, mais qui affaibliraient les liens. Les relations nous demandent de la patience, de la constance, de l’oubli de soi, même, souvent. Ce que je dis là n’est pas à la mode, surtout pas dans le monde des arts ou des communications. Je parle comme une fille dépassée, bien-pensante même. Pourtant, je me nourris de philosophies qui prônent le retour à soi, à la solitude et au bien-être intérieur. Quitte à déplaire et à décevoir l’autre. Mais une voix en moi remet en question un aspect sous-entendu de ces mots-là. Une partie de moi ne comprend pas le sens d’une vie qui ne serait pas partagée, même dans les pires moments. Surtout dans les pires moments.

«Et j’ai savouré chacun de ces instants-là. J’ai passé, et je passe encore, de longues périodes à ne penser qu’à moi, à n’écouter que moi, à suivre mon instinct. À créer, à travailler aussi. À essayer de laisser ma marque. Mais j’ai dû, un jour, revenir vers ceux que j’avais laissés derrière par paresse, égoïsme, intransigeance, manque de temps ou carriérisme. Je n’arrivais plus à retrouver mes racines. Je m’envolais et, non, je n’avais plus tellement envie de vivre. J’ai regardé derrière et j’étais véritablement seule, abandonnée, vide. Il y avait bien des gens, oui, plein de gens, mais personne ne me connaissait vraiment, et je ne connaissais plus personne. J’ai donc voulu, j’ai donc dû, changer.

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Pour ça, j’ai dû refuser des contrats, partir moins souvent, moins longtemps. J’ai surtout dû travailler des côtés de moi qui ne coexistaient pas bien avec le bien-être des gens que j’aimais. J’ai dû pardonner et accepter les imperfections des autres et, surtout, les miennes. Je le fais encore, même si je me trompe tout le temps, même si je ne réussis pas bien. Et j’ai arrêté de renouveler tout le temps mon bassin d’amis pour en trouver des moins « confrontants », des plus branchés, des plus « comme je voudrais être », car j’ai compris que je ne faisais que fuir la véritable intimité, celle qui fait mal en mettant un miroir en pleine face.

Parce que ni aujourd’hui ni demain, cette vie – que je veux quête de beauté, de vérité et de sens –, je n’ai envie de la vivre paisiblement dans un grand appartement vide, sans amis, sans amoureux, sans enfants. J’ai envie d’une table, grande, raboutée, avec des taches sur la nappe, des gens qui s’y chicanent, des plats ratés, trop cuits, de la musique insupportable, des blagues de mauvais goût, et beaucoup, beaucoup d’amour inconditionnel.


Auteure-compositrice-interprète au sein du duo Les Sœurs Boulay, Stéphanie Boulay est également l’auteure du roman À l’abri des hommes et des choses (Québec Amérique).

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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