Stone, le monde est stone? Pas au Québec!

Le «pot» sera légal au pays sous peu. Mais au Québec, cette nouvelle réalité est partie de travers…

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Photo: Unsplash/Thought Catalog

On pourra bientôt acheter et fumer du pot en toute quiétude au pays. Ce sera chose faite au plus tard cet automne, peut-être même avant, le projet de loi C-45 étant à l’étude par le Sénat en vue de son adoption.

Or le Québec est très en retard dans le développement de son industrie, lui qui ne compte que sept producteurs sur 104 au pays. Avec moins de patients consommant du pot thérapeutique et moins de médecins qui acceptent d’en prescrire, il fait bande à part. (Tout ça, je l’ai appris en suivant le blogue d’Annabelle Blais du Journal de Montréal, qui se spécialise dans les enjeux entourant la légalisation du cannabis.)

D’ailleurs, jusqu’à tout récemment, le Québec était la seule province à vouloir interdire la culture de la marijuana à domicile, contre la volonté d’Ottawa (le Manitoba vient d’adopter la même position). Simple prudence ou circonspection tirant sur la méfiance?

Il est vrai, la culture du cannabis nécessite de grandes quantités d’eau et cela peut engendrer beaucoup d’humidité à l’intérieur d’un appartement si on n’en contrôle pas le taux à l’aide d’un déshumidificateur, mais n’y a-t-il pas lieu de faire de l’éducation et de la sensibilisation plutôt que d’interdire complètement?

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Sans compter qu’il serait tout à fait possible de permettre la culture à l’extérieur durant la belle saison, par exemple sur son balcon ou dans son jardin. Et pourquoi permettre aux gens de brasser leur propre bière, mais pas de cultiver leur cannabis? Le gouvernement se montre ici bien paternaliste…

Comme l’estime Sandhia Vadlamudy, directrice générale de CACTUS Montréal, un organisme oeuvrant auprès de personnes toxicomanes, le fait de cultiver son propre pot — de surcroît lorsqu’il s’agit d’un besoin thérapeutique — coûte bien moins cher que d’aller l’acheter au magasin. C’est une question d’accès et d’équité sociale pour les moins nantis.

Prévenir sans diaboliser

À l’occasion d’un panel que j’ai animé dans le cadre des Assises de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) à Gatineau il y a deux semaines, Mme Vadlamudy a rappelé que si le cannabis est un produit comportant des risques, il ne faut pas «le diaboliser» pour autant ni «stigmatiser les usagers». Elle préconise plutôt une éducation «à la consommation sécuritaire».

Je suis bien d’accord. Bien sûr qu’il faudra faire un travail de sensibilisation pour prévenir les dépendances, particulièrement auprès des jeunes. Mais souvenons-nous aussi que plusieurs d’entre eux ne sont jamais privés de consommer du pot, légal ou non.

Et puis je trouve risible le deux poids deux mesures avec lequel on traite le cannabis et l’alcool. Comme si ce dernier était inoffensif… L’alcool engendre une foule de problèmes sociaux — alcoolisme, violence conjugale, morts sur les routes, coma éthylique chez des mineurs et j’en passe —, ce qui n’empêche pas une société d’État de célébrer sa consommation comme un art de vivre dans un magazine qu’elle commandite et sur ses réseaux sociaux, notamment.

Loin de moi l’idée de bannir l’alcool, mais le temps est peut-être venu d’arrêter de jouer les vierges offensées dès qu’il est question de cannabis et de plutôt envisager une éducation à la consommation responsable.

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Conditions à la baisse

Cette frilosité du gouvernement québécois face au cannabis se traduit jusque dans la structure de la nouvelle société d’État responsable de la vente aux particuliers, la Société québécoise du cannabis (SQDC), où les employés auront des conditions de travail inférieures à celles de leurs homologues de la Société des alcools du Québec (SAQ).

Voilà encore une entourloupe à courte vue de ce gouvernement qui ne s’en prive pas depuis son élection en 2014. Or ce tour de passe-passe visant à économiser pourrait au contraire s’avérer coûteux en raison du roulement de personnel à prévoir, comme le souligne judicieusement Philippe Hurteau, chercheur à l’IRIS dans cette vidéo. Et ce, sans compter les problèmes associés à du personnel inexpérimenté…

Nouveau climat social

Ce malaise diffus entourant la légalisation du cannabis n’est qu’une illustration parmi d’autres du vent de conservatisme social soufflant sur notre «belle province»; une illustration néanmoins saisissante, vu la valeur symbolique et culturelle du pot. Elle semble bien loin l’époque du Québec peace and love, vous ne trouvez pas?

Et tout cela s’inscrit sur une toile de fond où les deux partis qui semblent pouvoir l’emporter en octobre (le PLQ et la CAQ) promettent d’en finir avec «l’État providence» — le fameux modèle québécois.

On peut le dire, le Québec a vieilli et il s’est ringardisé.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, La Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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