Tolérance zéro: un échec?

Depuis #MoiAussi, #MeToo, #BalanceTonPorc, rien n’est gagné. La tolérance zéro envers les agresseurs et les harceleurs en politique n’est-elle qu’une illusion?

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Photo: iStock.com/tomazl

Une fille de 15 ans? Y a rien là voyons! C’est à peine un an en dessous de l’âge légal du consentement sexuel au Canada…

Bon, c’est sûr qu’il y a le rapport d’autorité (un député), l’énorme différence d’âge, mais, de toute façon, ce n’était qu’une partie d’échec, n’est-ce pas? Il n’y a donc a-b-s-o-l-u-m-e-n-t rien d’indécent dans cette proposition…

Il lui aura posé une bienveillante main sur la cuisse en voulant lui prodiguer des conseils? Et puis après! Qui ne voudrait pas d’un pygmalion, d’un bienfaiteur qui nous pose des questions sur notre sexualité, afin de mieux nous aiguiller dans la vie?

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Je plaisante, bien sûr (en affichant un air de boeuf et en tapant très fort sur mon clavier). Vous commencez à me connaître, je pense exactement le contraire de tout ce que je viens d’écrire. Ce petit exercice n’est en fait qu’un exutoire à ma colère. Et aussi possiblement un moyen de m’éviter de recevoir une mise en demeure. Parce que si j’écrivais ici tout ce que je pense de «Gerry», ce serait laid, très laid.

On ne le dira jamais assez, les agressions sexuelles sont des actes de domination, d’humiliation, d’abus de pouvoir et de violence visant principalement les femmes et les enfants.

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Pourquoi cette impunité?

Le fait qu’aucun mécanisme ne permet d’éviter que des prédateurs sexuels ne siègent à l’Assemblée nationale, même lorsque les faits sont connus et corroborés, me met hors de moi. Et même s’ils ne sont pas réélus, ils auront droit à une juteuse allocation de transition. Je sais, ce n’est pas le noeud de l’affaire, mais ça m’insulte quand même.

Le premier ministre Couillard se félicite de la façon dont a été traitée la plainte concernant Gerry Sklavounos, tout en avouant qu’il est possible de faire mieux. Moi, je dis qu’on DOIT faire mieux!

Et tant mieux si un énième comité accouchera sous peu d’une politique intitulée «Zéro harcèlement à l’Assemblée nationale». J’essaie de ne pas être cynique. Je me réjouis du fait que les députés et leurs employés devront désormais suivre une formation sur le harcèlement.

Mais je me souviens aussi que ces mêmes élus s’étaient dotés en 2015 d’une politique relative à la prévention et à la gestion des situations de harcèlement qui ne prévoyait aucun mécanisme de reddition de compte (nombre de plaintes reçues/nature des sanctions), alors je commence à être habituée aux voeux pieux.

Je pense qu’on commence seulement à saisir l’ampleur du problème et la tâche qui nous attend pour espérer qu’un jour les bottines suivent enfin les babines et que ce soit RÉELLEMENT tolérance zéro pour le harcèlement et les agressions sexuelles.

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Un statu quo

En attendant, le Parti libéral du Québec a quand même toléré jusqu’à la semaine dernière dans son caucus un député qui, en 2014, a envoyé à une employée une photo d’un homme recevant une fellation. Si ce n’est pas de la banalisation du harcèlement sexuel, je ne sais pas ce que c’est. Au lieu d’agir, les partis semblent encore avoir le réflexe d’étouffer les affaires, au détriment des victimes.

Quand je pense que la possibilité que le député Sklavounos soit réintégré au sein du caucus du PLQ ait été considérée en novembre dernier, en pleine vague #MoiAussi; quand je pense qu’il a fallu qu’une de ses victimes alléguées, Maude-Félixe Gagnon —une mineure —, fasse pression et menace de sortir dans les médias pour que ce ne soit pas le cas, je mesure tout le chemin qu’il reste à parcourir. Et, comme me disait une amie, ce chemin est fragile puisque la pression repose toujours sur les épaules de la victime, tandis que les témoins se taisent encore trop souvent.

Quoi qu’on en dise, en dépit du phénomène #MoiAussi, rien n’est réglé . Il ne fait toujours pas bon être femme en ce monde. Parlez-en à la jeune Maude-Félixe Gagnon, qui vit avec des séquelles et qui a des troubles d’estime de soi, en plus d’éprouver de la difficulté à faire confiance aux hommes (on se demande bien pourquoi…).

Non, on ne peut pas dire qu’il fait bon être femme. Et ça ne risque pas de changer de sitôt.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, La Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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