Un prof ne doit pas coucher avec son étudiante. Point.

Il n’y a aucune espèce de consentement valide éthiquement parlant entre un prof et son étudiante, et ce, même si celle-ci a 18 ans ou plus.

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J’adorais la philosophie au cégep, surtout le cours I, qui parlait des Grecs anciens. Il faut dire que j’avais un super enseignant, qui avait le don de faire vivre la matière. Pour peu, on avait l’impression de voyager 2500 ans en arrière et d’être assis en cercle autour de Socrate en train de professer.

J’arrivais en avance aux cours, m’assoyais première rangée, posais beaucoup de questions et participais avec passion aux débats. Peu à peu, bien involontairement, je suis devenue ce qu’on appelle un chouchou, moi, l’ancienne élève rebelle et contestataire, qui posait ses pieds chaussés de bottes d’armée sur les pupitres et qui avait passé son secondaire à se balancer sur les deux pattes arrière de sa chaise; le genre de cas désespéré qui se retrouve toutes les semaines chez le directeur.

J’éprouvais pour mon prof de philo un mélange d’admiration et d’amitié.

Un jour que nous étions quelques élèves à poursuivre la discussion après le cours dans la classe, puis dans le couloir, chacun filant vers ses occupations tour à tour, je me suis retrouvée seule avec lui, sans vraiment m’en rendre compte ou le rechercher.

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C’est là qu’il m’a avoué qu’il m’aimait, qu’il m’aimait vraiment beaucoup. On aurait dit une déclaration d’amour de la part d’un jeune premier. C’est tout juste s’il ne tremblait pas. Puis, sans crier gare, cet homme au début de la soixantaine a enlacé l’adolescente de 17 ans que j’étais, puis l’a embrassée dans le cou. Je ressens encore aujourd’hui son baiser humide quand j’y repense.

J’ai figé, puis j’ai fait comme si rien ne s’était passé.

Quand, honteuse, j’ai fini par raconter ma mésaventure à ma mère, elle a téléphoné à mon père, qui, très en colère, a porté plainte à l’établissement, ou au syndicat, je ne me souviens plus très bien. De toute manière, c’est resté lettre morte.

Après cela, j’ai beaucoup moins aimé la philo. Je me sentais trahie et mal à l’aise. J’ai revu ce prof quelques années plus tard, à la Cinémathèque québécoise. J’ai fait semblant de ne pas le voir et il a fait de même. J’imagine qu’il a dans les 80 ans aujourd’hui, s’il vit toujours.

Toi, moi, nous

J’aimerais bien ne pas avoir d’anecdote personnelle à vous raconter sur le sujet que je compte aborder d’aujourd’hui. Déjà que, l’automne dernier, je vous ai relaté le harcèlement sexuel que j’ai subi des années plus tard de la part d’un employeur

Et j’aurais tout aussi bien pu vous parler d’une autre «fâcheuse situation», bien pire, dans laquelle je me suis retrouvée à l’université avec un professeur, mais peu importe. Si je vous raconte cela aujourd’hui, ce n’est pas pour vous dire que je suis donc bien malchanceuse. Je suis convaincue que vous qui me lisez avez vécu pareilles ou pires situations. Ce n’est pas pour rien que l’on dit «moi aussi» sans arrêt depuis octobre dernier!

Et puis, cette brève attaque à mon intégrité physique subie au cégep, bien que marquante pour moi, n’est rien en comparaison de ce que des femmes disent avoir vécu aux mains du professeur retraité de l’Université de Montréal Jean Larose, comme elles en ont témoigné dans un grand dossier de la collègue Rima Elkouri dans La Presse +.

Nous parlons parce qu’il faut qu’on en parle, parce que ces cas d’abus de pouvoir et de confiance ne sont pas anecdotiques, mais systémiques.

Les journalistes ont pour l’instant creusé ce qui s’est produit à Concordia, puis à l’Université de Montréal, mais on se doute bien que le problème touche toutes les institutions postsecondaires.

Timides premiers pas

Concordia est devenue le mois dernier la première université québécoise à avoir adopté un (timide) guide pour dissuader tant les relations amoureuses que sexuelles entre étudiants et professeurs et, le cas échéant, les encadrer en les considérant comme des conflits d’intérêts devant être déclarés à l’employeur.

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Or, il semblerait que ce soit déjà le cas à l’Université de Montréal, où les professeurs ont cette obligation de dévoiler, selon Guy Breton et Louise Béliveau, respectivement recteur de l’institution et vice-rectrice aux affaires étudiantes et aux études. C’est ce qu’ils ont affirmé à Rima Elkouri. De plus, un groupe de travail se penche sur une possible interdiction, ce qui obtient la faveur de Louise Béliveau, peut-on lire dans l’article.

Par ailleurs, la sortie du guide de Concordia pourrait s’apparenter à une tentative de mettre le couvercle sur la marmite, puisqu’elle survient dans un contexte de crise, alors qu’une enquête a été ouverte à propos du harcèlement sexuel et de l’abus de pouvoir exercés par des professeurs à l’endroit d’étudiantes du programme de création littéraire de l’université.

Cette situation a d’ailleurs incité le recteur à présenter ses excuses. Malgré tout, plusieurs étudiantes dénoncent la manière dont la direction mène l’enquête et pourraient refuser de collaborer.

Légiférer pour encadrer

Ces problèmes ne datant pas d’hier, selon les informations qui ont filtré dans les médias, on peut comprendre l’exaspération des principales intéressées. C’est pourquoi il aurait été de loin préférable que Concordia interdise formellement ce type de relations, intenables d’un point de vue éthique. L’université a plutôt joué de prudence, disant baser son code sur les balises fixées par la loi 151 de la ministre Hélène David. Or, dimanche matin, cette dernière a plutôt tweeté :

«Aucun abus de pouvoir ne doit être toléré. La loi 151 adoptée en décembre 2017 oblige le dévoilement et l’encadrement de toute relation intime dans le contexte d’une relation pédagogique ou d’autorité. Les universités doivent être exemplaires dans le traitement des plaintes. #PL151»

Récemment adoptée, la loi 151 dicte aux établissements postsecondaires la marche à suivre pour se doter d’une politique de lutte contre le harcèlement et les violences. Ainsi, si Concordia est la première, elle ne sera certainement pas la dernière. Tous devront en adopter une d’ici septembre 2019. La loi prévoit même un mécanisme de reddition de compte et confère à la ministre le droit d’intervenir directement auprès d’un établissement qui n’aurait pas rempli ses obligations.

Pourquoi le gouvernement n’est-il pas allé jusqu’à proposer l’interdiction totale dans sa loi? Était-ce légalement envisageable? J’en ai discuté avec la juriste Aurélie Lanctôt. Elle a évoqué les risques potentiels, pour le gouvernement, liés à l’acceptabilité sociale d’une interdiction complète, de même que les possibilités de contestation de la validité juridique d’une telle mesure (ce que les journalistes appellent couramment «passer le test de la charte») pour conclure que les deux ont probablement joué. Or, comme le veut l’adage, ce n’est pas parce que de telles relations sont légales qu’elles sont morales.

Le Québec en retard?

Depuis 2015, l’université Harvard interdit les relations sexuelles entre étudiants de baccalauréat et professeurs à la Faculté des arts et des sciences, ainsi qu’entre étudiants des cycles supérieurs et professeurs, lorsque ces derniers leur enseignent, dirigent leurs travaux ou les évaluent d’une façon ou d’une autre.

Qu’attendons-nous? On dirait bien qu’il reste énormément de travail de sensibilisation à faire pour détricoter cette idée d’une relation sexuelle ou amoureuse égalitaire entre un professeur et son étudiante.

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Lorsque j’ai fait, en 2016, une tournée de conférences portant sur le consentement sexuel dans les cégeps avec le rappeur Koriass et Julie Miville-Dechêne, ex-présidente du Conseil du statut de la femme, je disais toujours aux étudiantes, et par ricochet aux enseignants présents dans l’auditorium, qu’il n’y a aucune espèce de consentement valide éthiquement parlant entre un prof et son étudiante, et ce, même si celle-ci a 18 ans ou plus.

Pourquoi? Parce qu’il existe un rapport d’autorité, de hiérarchie entre les deux, ce que reconnaît d’ailleurs Concordia dans son guide, en parlant d’un «déséquilibre de pouvoir». S’ajoutent bien souvent à cela le rapport de force lié à la différence d’âge et, dans le cas d’un professeur avec une étudiante, le rapport de force lié au sexe (à moins de croire que nous vivons dans une société où l’égalité entre les femmes et les hommes est parfaitement atteinte…).

Pour toutes ces raisons, une relation dite consentie peut dans les faits s’avérer abusive. À tout le moins, on n’est pas là en terrain égalitaire. Comme l’a dénoncé sur son blogue l’écrivain Mike Spry en parlant de l’époque où il étudiait à Concordia, «les aspirants écrivains sont constamment remis à leur place. On leur rappelle les bienfaiteurs à qui ils doivent chaque poème édité, chaque livre publié et parcelle d’attention reçue. Pour les femmes, cela se manifeste souvent en prédation sexuelle».

Que de telles relations soient désormais frappées de désapprobation sociale plutôt que d’être complaisamment tolérées, c’est déjà un début. J’ose espérer que le guide de Concordia, un bref document de trois pages, pourra être bonifié et que les autres institutions feront preuve de davantage d’audace et de sens des responsabilités en optant pour l’interdiction.

Le professeur Yvon Rivard parlait récemment à la radio de la possibilité pour les professeurs de se constituer en ordre… Voilà qui faciliterait l’interdiction formelle de ces relations dans un contexte pédagogique, à l’image des codes d’éthique auxquels sont notamment soumis les psychologues et les médecins.


Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, la Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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