Unité 9: je n’ai juste pas regardé

L’art est là pour nous brasser, nous provoquer; au public ensuite de déterminer ses limites. Car il existe une telle chose que le libre arbitre. Il ne faut pas avoir peur de l’utiliser!

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Photo: Jeanne, dans Unité 9. Capture d'écran.

Jeanne, dans Unité 9. Photo: capture d’écran.

L’autre mardi, des mises en garde plus fortes que d’habitude se multipliaient chaque fois que redémarrait Unité 9, au retour des pauses publicitaires (d’ailleurs, les mises en garde présentes chaque semaine dans cette émission nous incitent à nous demander pourquoi celle-ci est diffusée à 20 h en dépit de ce que préconise le CRTC – mais passons).

Il faut dire que, dès le début de l’épisode de ce soir-là, nous étions confrontés à des scènes crève-cœur, celles de l’arrivée à Lietteville de Eyota Standing Bear, détenue d’origine autochtone (jouée par l’écrivaine Natasha Kanapé Fontaine). Un être humain dans un état tel qu’il nous renvoyait à la figure sa déshumanisation.

Et puis, il y a eu Jeanne. Comme tout le monde, je n’ai rien vu venir. Mais quand j’ai compris le sort qui l’attendait, j’ai laissé mon conjoint devant le téléviseur et je suis sortie du salon, m’occuper ailleurs pendant cinq minutes.

Je n’étais pas indignée contre l’auteure Danielle Trottier. Le milieu criminel est bien plus dur que ce que la prison féminine de Lietteville nous laisse voir. Dans la réalité, des femmes sont violées de la même manière insoutenable que Jeanne l’a été. Pour ma part, c’était aussi insoutenable à regarder et j’ai pris la décision qui à mes yeux s’imposait.

Mais est-ce que l’émission allait trop loin? Il faudrait commencer par fixer le point de comparaison.

Les scènes de viol ne manquent ni au cinéma ni dans les séries – particulièrement les américaines. Mais le plus souvent, c’est l’agresseur ou le policier qui enquête qui accapare l’attention. La victime est un objet du scénario, et nous devenons anesthésiés à son égard.

Dans Unité 9, ce fameux mardi, c’est le contraire qui s’est produit. Danielle Trottier a expliqué en entrevue à La Presse + que la réaction extrêmement vive du public face au viol de Jeanne résultait de «son attachement au personnage». C’est une analyse juste.

Elle est humaine «notre» Jeanne, on a appris à la connaître, à l’aimer. En ce sens, on peut même se demander si le viol collectif qu’elle subit n’aurait pas suscité moins de remous au début de la série, avant qu’elle devienne un des personnages chouchous du petit écran. Peut-être même que la véritable provocation artistique de la scène vient du fait que l’auteure «maganne» ainsi une héroïne aussi aimée.

Mais autant je comprends ce raisonnement, et le fait qu’on ne peut pas toujours traiter avec de la dentelle un milieu aussi dur que celui du crime organisé, autant je n’avais aucun besoin de voir pour croire ou pour être touchée. Les cinq minutes hors de mon salon étaient pour moi aussi bouleversantes, aussi porteuses d’une prise de conscience que si j’étais restée devant l’écran.

Et ça m’a remis en tête des points de comparaison tirés de la «fiction».

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Non, la courte scène que proposait Danielle Trottier n’était certainement pas pire que le film Mourir à tue-tête d’Anne-Claire Poirier. Sorti au cinéma en 1979, il avait été présenté quelques années plus tard à la télévision, où je l’avais vu. On était loin d’un viol évoqué, esthétisé ou mis là pour faire rebondir l’action! J’étais d’ailleurs très contente de ne pas y avoir été confrontée au grand écran, de le voir chez moi. Une œuvre si forte que, très irrationnellement, j’ai mis du temps à détacher l’image de Germain Houde, le comédien qui personnifie le violeur du film, de son rôle de méchant. Et pourtant, c’était un film nécessaire.

Et je me rappelle parfaitement la scène de viol dans le film L’été meurtrier qui, en 1983, mettait en vedette Isabelle Adjani et Alain Souchon. C’était filmé brutalement, sans concessions. L’image me rentrait tellement dans la chair qu’elle est devenue pour moi l’incarnation de la cruauté du réel. Ça va, j’avais compris.

Depuis, j’évite les films où l’on trouve ces scènes – tout comme d’ailleurs je n’apprécie aucunement la violence réaliste et crue, dût-elle être signée des plus grands réalisateurs de la planète (je ne parle pas ici de la violence caricaturale des films relevant de la bande dessinée – ce qui inclut les James Bond et les acrobaties de Tom Cruise!). Voilà ma limite, et je la respecte. Je suis devenue très sélective quand je vais au cinéma.

À la maison, la sélection est encore plus simple, parce que moins absolue: j’arrête la diffusion ou je sors de la pièce. Et ça ne manque pas d’intérêt, car je dois dès lors répondre à la question: j’y retourne après, ou pas? Du coup, ça me confronte à la valeur de l’œuvre. Cette série, au fond, me plaît-elle vraiment? Que m’apporte-t-elle? Que m’apprend-elle?

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Pour Unité 9, c’est clair, j’y suis retournée. Et il ne me serait pas venu à l’esprit de communiquer avec Radio-Canada pour me plaindre. Une auteure a fait son travail, une équipe l’a bien rendu – ce qui comprend la comédienne Ève Landry, mais aussi ceux qui ont personnifié les motards, de même que le réalisateur et les techniciens présents lors du tournage. Le reste du travail me revient: ne pas être passive, mais décider activement de ce que je fais – ce qui inclut le choix de ne pas, ou de ne plus, regarder.

Je me demande donc si l’indignation qu’a suscitée la scène d’Unité 9 ne relève pas d’une tendance grandissante à la passivité: je n’aime pas, donc c’est à vous de ne pas me le montrer!

Cette réaction, elle s’observe partout. Dans mon ancienne vie de patronne de média, je ne compte plus le nombre de fois où des lecteurs ou des lectrices me demandaient (exigeaient!) de mettre à la porte tel chroniqueur, telle chroniqueuse dont ils n’aimaient pas le propos. Outre que ça me chatouillait furieusement la liberté d’expression, j’avais toujours cette réponse très simple: «Y’a qu’à pas le/la lire! Il y a d’autres chroniques qui peuvent vous convenir!»

On a le choix de ne pas acheter, pas lire, pas écouter, pas regarder. Sauter des pages d’un livre. Fermer la radio. Ne pas aller voir un spectacle. Quitter la salle de cinéma. Sortir du salon, décider même de ne pas y revenir. Mais empêcher quelqu’un, un auteur, de s’exprimer? Bien du mal avec cette idée, qui pourtant se fait de plus en plus rampante dans notre société – dans les grands débats comme pour une scène, somme toute brève et par ailleurs justifiée, dans une émission de télé.


 

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

À bien y penser - copie

josee boileau 300x300

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

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