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Voter avec son portefeuille… et acheter local

«Chaque vêtement, chaque pièce qu’on achète est, en quelque sorte, un vote. Un vote pour la justice. Pour l’équité. Mais surtout pour la dignité. Et je ne parle pas ici de ces shorts taille haute qui me font une drôle de fourche.» Cette semaine, Catherine Ethier nous suggère (sans jugement) de consommer local.

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vêtements sur un portant

Photo: iStock

Mes doux, doux hommages.

Ceux et celles qui me côtoient le bulbe savent que j’ai une petite tendresse pour les vêtements (tendresse pouvant aisément se traduire par «perte des eaux possible devant une jupe-culotte en soft touch»). C’est difficile à expliquer sans avoir envie de me cacher la tête sous un pouf, mais les vêtements provoquent régulièrement chez moi de VIVES émotions. Une envie d’épousailles. Une cornée qui s’humidifie. Un élan subit qui m’invite à tout sacrer là pour m’envoler en Toscane avec ces nouvelles sandales de velours corail (à qui j’aurai aussi payé un billet d’avion).

Cette folie bergère, j’ignore qui me l’a transmise. Et j’ai longtemps cru qu’elle ne concernait que moi. Que mon rapport aux belles choses – ces belles choses dont je n’avais pas besoin mais qu’il me fallait tant posséder, même si l’achat d’un très grand chapeau couronné d’un cacatoès à voilette impliquait deux semaines à étirer mon 7up flat jusqu’à la prochaine paie –, c’était MA business (une business dont t’avais pas intérêt à te mêler).

Ce n’est, hélas, pas le cas.

Chaque vêtement, chaque pièce qu’on achète est, en quelque sorte, un vote. Un vote pour la justice. Pour l’équité. Mais surtout pour la dignité. Et je ne parle pas ici de ces shorts taille haute qui me font une drôle de fourche.

À LIRE: Quelle chance ai-je donc?

Quand j’achète un t-shirt, c’est ben ben ben ben plate, mais je suis responsable de dizaines de vies. Oui, Suzie. De centaines d’existences. Bien entendu, oh! qu’il est doux de se célébrer la trouvaille: «Quatre tops pour 20 piastres! Petite Cathie, t’es la reine du Rossy. Le faucon des bas prix!» me suis-je si souvent félicitée en me dandinant à la sortie d’une boutique, convaincue d’avoir gagné au grand jeu de la vie.

Ce qui arrive, c’est que si je paye une blouse 4$, il y a de fortes chances que la dame qui l’a cousue de ses délicates mains, elle, n’ait reçu qu’un sou pour son tour de force et sa précieuse expertise (après que la boutique, la marque, les agents, le transport, la manutention, les manufacturiers et leurs cousins germains ont pris leurs «justes» 3,99$).

Une cenne pour MON bonheur. Mon petit bonheur compulsif.

Loin de moi l’idée de vous faire la morale derrière mon clavier de grande pie qui pointe du doigt, assise sur son trône. Ma sœur a quatre p’tits. L’exercice de lire les étiquettes et de se refuser tout vêtement fabriqué au Bangladesh, en Inde ou au Cambodge est des plus périlleux, surtout quand t’as trois suits d’hiver, deux paires de bottes et des pantalons à acheter sans fin parce que les petites jambes de tes filles poussent comme c’est pas permis. Quand t’as des bouches à nourrir, un compte d’Hydro à payer (c’est ben achalant, ces damnés comptes-là) ou juste LA VIE à affronter, la tentation de céder à l’aubaine est démesurément légitime. De se faire plaisir, juste une fois.

On le fait tous. Et ça, l’industrie de la mode s’en frotte goulûment les paumes en se faisant aller les sourcils.

Soixante-quinze millions de personnes travaillent dans l’industrie du vêtement, dont 80% de femmes. Et ces femmes (ces hommes et ces enfants aussi) reçoivent un salaire souvent bien en deçà de ce qu’il faut pour se loger décemment et nourrir les leurs, en plus de se lever chaque matin en priant le saint ciel pour que l’usine où elles travaillent ne s’effondre pas sur leur noix. Des petites journées simples simples simples.

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Ces horreurs, Céline Galipeau nous les raconte chaque soir. Et cette formidable aptitude à se détacher de la petite mère voûtée qui a cousu tes beaux shorts délavés «juste ce qu’il faut» dans des conditions inhumaines, j’ai envie de la chatouiller.

De te chatouiller le déni. ET SURTOUT, MITRAILLER LE MIEN.

Belles Québécoises, vous avez l’infinie chance de vivre dans une formidable pépinière de talents. De créateurs ingénieux qui rêvent, osent et cousent, bien souvent à même leur propre salon, de véritables merveilles. De tout.

Tu veux un petit t-shirt noir de base? Y’en font.

Un soutien-gorge beau comme un jour de noces? Aussi.

Des culottes courtes, un débardeur, un petit sac de taille, une robe cocktail, un kimono, un bikini, un cache-cou et un chouchou pour ta couette fontaine? Il s’en fait de toutes les tailles, dans tous les motifs et pour toutes les bourses.

Les entendez-vous, mes grands sabots qui résonnent dans le portique?

Oui, acheter local, ça peut donner l’impression de coûter un bras pis un mollet. Peut-être parce que nos créateurs payent leur monde équitablement et qu’ils tentent l’impossible pour faire travailler des gens d’ici. Y’a ça.

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Personne ne peut se targuer de ne porter que du Noémiah, du Amanda Moss ou du Eve Gravel. Ce n’est pas le but de mon billet. Mais je constate souvent qu’on se prive de bien des beautés d’ici au profit d’un panier rempli de guenilles qu’on garroche dans le feu à la seconde où la prochaine tendance qui fait virer su’l top se met à nous titiller le I NEED IT. Et on ne parle plus seulement de tendances «automne/hiver» et «printemps/été». Astheure, à chaque mois sa tendance. Sa collection. Son urgence.

Un petit morceau d’ici, une fois par année. C’est tout ce que je suggère. Et c’est déjà immense. Un petit rendez-vous avec soi-même et avec l’autre, qui crée et qui rayonne.

Acheter moins, mais acheter mieux. Se maîtriser l’ivresse de posséder.

Voter avec son portefeuille. C’est ça, que je voulais vous dire.

La bise.

 

Photo: Marie-Eve Levesque

Photo: Marie-Eve Levesque

 

Auteure, chroniqueuse et festive angoissée, Catherine Ethier se diversifie bec et plume dans Code F., à Vrak, en tant qu’Humeuriste à Gravel le matin, sur les ondes de CIBL, dans les pages du journal Métro et désormais un vendredi sur deux dans ses capsules «Doigt de dame» pour Châtelaine. Elle se déploie ici la cuisse pour tout mai, poing levé et petites pattes dans les étriers (l’âme Cavalia, le clavier acéré).

 

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