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Rencontres et portraits

Juliette Binoche, la femme libre

Publié dans Châtelaine d’août 2009 | © Les Éditions Rogers ltée
 
À plus de 40 ans, l’actrice oscarisée ose danser sur les scènes du monde, poser nue dans Playboy et croire aux anges... Rencontre.
 


Sarajevo Film Festival, 2007 © Hidajet Delic/AP

La scène se déroule dans un passé récent. Le décor : le salon d’une suite immense perchée entre ciel et terre au centre-ville de Montréal. L’action : une vedette internationale de cinéma – veste et pantalon noirs, chemise blanche, tenue sobre mais terriblement chic – accorde des entrevues à la chaîne. Sa poignée de main est ferme. Son regard est un peu las. On la sent fatiguée. Flash-back. La veille, au Centre Pierre-Péladeau, à Montréal, dans le spectacle In-I, elle a tout donné, dansant à en perdre haleine en duo avec le Britannique Akram Khan. Un trip de star, madame l’actrice, ce nouveau dada que vous présentez partout dans le monde ? « Quand vous êtes en train de suer sur la scène, le trip, il passe très vite... »

Je fais oui de la tête, l’esprit ailleurs : je ne suis pas venu rencontrer une femme qui, à la surprise générale, à 44 ans, a un jour décidé qu’elle voulait danser de Paris à Montréal et de Pékin à New York avec l’un des meilleurs danseurs et chorégraphes actuels. Les critiques ont applaudi son « courage »... tout en exprimant des réserves devant le résultat. Les spectateurs, eux, qu’ils soient français, québécois ou pékinois, ont accouru en masse voir l’illustre comédienne en chair et en os. Celle qui les a bouleversés, séduits, troublés, fait rêver. L’une des plus formidables actrices internationales qui soient, et qui a, sur le manteau de sa cheminée, un Oscar pour le prouver. C’est pour cette femme-là que je suis ici.

Pendant qu’elle parle, je la regarde. C’est un privilège d’approcher un visage renommé pour avoir incarné au cinéma tant de femmes différentes. Julie, qui a perdu mari et enfant dans un accident d’auto (Trois couleurs : Bleu). Anna, amoureuse du père de son petit ami (Fatale). Pauline, qui attrape le choléra au XIXe siècle (Le hussard sur le toit). George Sand, l’écrivaine amante d’Alfred de Musset (Les enfants du siècle). Tereza, serveuse photographe dans le Prague de 1968 (L’insoutenable légèreté de l’être)...


Mauvais sang, de Léos Carax, 1986 . © Collection Cinémathèque québécoise

Un visage célébré aussi pour sa joliesse. En personne, sans retouches au Photoshop ni éclairages sophistiqués, Juliette Binoche possède toujours cette beauté racée qui, conjuguée à un talent exceptionnel, l’a propulsée en flèche au faîte de sa profession. Bien sûr, pour revoir ses joues pleines et ses bras potelés, il faut louer Mauvais sang, tourné il y a un quart de siècle. La jeunesse éclatante a fait place à une maturité assumée plus ravissante encore, née d’une vie riche et pleinement vécue.

Impossible de ne pas aborder le sujet de l’âge avec elle, qui fait un film sur deux en anglais, qui est donc régulièrement aux États-Unis. C’est connu, Hollywood est sans pitié devant les rides, féminines surtout. « Moi, je n’ai pas fait de Botox, dit-elle en éclatant de rire. Je crois qu’il y a sur un visage des expressions qui, lorsqu’elles ont une histoire dans le temps, font qu’on peut lire sur un visage, parce que nous sommes des livres ouverts sur la vie. Notre visage, c’est le reflet de quelque chose. À partir du moment où on le change, où on l’abîme, où on le formate, pour moi, on est moins apte à faire son métier d’acteur. Ça m’attriste de voir ça parce que ça montre la peur. »

Celle de vieillir ?

« Oui. »

Et vous, vous avez peur ?

« Si j’avais une peur, ce serait d’avoir moins d’énergie, parce que c’est ça qui me propulse... Je crois que la responsabilité que j’ai, si j’en ai une, c’est de continuer à faire ce que j’aime, mon art, avec le maximum d’énergie que je peux donner. Et puis après, bien, on vieillit, on est moins beau, ça fait partie du jeu à jouer. On est beau autrement. Il faut l’accepter, sinon on n’est pas tiré d’affaire... »


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