Un jeudi après-midi, en 1994, mon père a trouvé un mot sur la table : « Je suis partie. N’appelez pas la police, je suis dans un endroit sécuritaire. Maman. » À cette époque, nous habitions sur la Rive-Sud. J’avais 18 ans, mon frère, 9 ans ; ma sœur aînée et son chum vivaient ensemble avec leur enfant. Le choc a été total.
Pourquoi ma mère était-elle partie sans laisser d’adresse ? Je savais que mes parents avaient envisagé de se séparer, mais je ne m’attendais pas à un départ aussi abrupt.
Une semaine et demie après son départ, elle a tout de même fini par appeler mon petit frère, qui ne cessait de nous demander où elle était. Nous avons alors appris qu’elle louait un appartement dans la ville voisine et recevait de l’aide sociale. Quelques mois plus tard, acceptant enfin de donner son adresse, elle a commencé à le recevoir chez elle le dimanche. Quand, à son retour, nous l’interrogions pour savoir ce qu’il avait fait de beau avec maman, il nous répondait qu’il avait fait du vélo toute la journée, seul.
La plupart du temps, lorsqu’il revenait chez mon père, où on vivait lui et moi, il était agressif et nonchalant. Il lui disait toutes sortes de choses horribles. Pendant des années, il a refusé d’être gardé, même chez des gens qu’il connaissait bien, de peur qu’on ne revienne pas le chercher. Il a été expulsé de toutes les écoles privées de la région. Il faisait tout pour attirer l’attention. Bien sûr, c’était de l’amour qu’il désirait.
Une fois, spontanément, j’ai pris le téléphone et j’ai appelé ma mère. Comme j’étais dépassée par les événements, tout ce que j’ai pu faire, ça a été de l’insulter. Puis je ne lui ai plus parlé pendant un an et demi. Quant à mon frère, il continuait de lui rendre visite le dimanche.
Un jour, j’ai décidé de reprendre contact avec maman. Elle était ma mère après tout... Je suis allée luncher avec elle. Tout ce qui sortait de sa bouche était dirigé contre mon père. Je lui ai dit que cela me mettait mal à l’aise, que mon père, lui, ne déblatérait pas contre elle. Elle s’est complètement fermée et a voulu que je la reconduise chez elle.
Après cette rencontre, je lui ai reparlé à quelques reprises. Je lui ai expliqué que je voulais renouer avec elle, que ça me ferait plaisir qu’elle me donne un coup de fil de temps en temps. Elle m’a répondu que, si je n’étais pas heureuse de la situation, je n’avais qu’à ne plus la rappeler. Je me suis mise à pleurer et je lui ai demandé de faire un effort pour me comprendre, mais elle m’a raccroché au nez. J’ai retéléphoné. Son nouveau conjoint a décroché et m’a dit que ma mère ne voulait plus me parler. Je lui ai alors laissé ce message pour elle : « Je t’aime, si ton souhait est que je te renie, je le ferai, mais je suis émotionnellement épuisée. Maintenant, la balle est dans ton camp. »
Deux ans de silence ont suivi cet échange. Puis, un jour, quelqu’un m’a contactée pour m’annoncer le décès du chum de ma mère. Ma sœur, mon frère et moi sommes allés au salon funéraire. Je m’en souviens comme si c’était hier. Ma mère est entrée dans la pièce, nous a regardés trois fois avant de nous reconnaître ! On a bavardé un peu et la chicane a éclaté pour une raison complètement surréaliste : ma mère nous reprochait, à nous, de l’avoir reniée ! On n’a plus eu de nouvelles d’elle jusqu’à ce que le divorce de mes parents soit finalement prononcé, quatre ans plus tard. Je suis allée en cour à cette occasion, me suis assise près d’elle. Je ne la reconnaissais plus. Elle autrefois si douce avait tant de rancœur qu’elle était devenue sèche et froide.
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