Il me semble avoir toujours baigné dans les scènes de jalousie. Dans ma famille, on a le tempérament jaloux de mère en fille. C’est peut-être inscrit dans nos gènes : nous cumulons des origines corses, espagnoles et italiennes. L’histoire de ma grand-mère poursuivant mon grand-père avec un couteau est restée dans les annales familiales. Il était capitaine au long cours et ma grand-mère le soupçonnait d’avoir, comme on dit, une femme dans chaque port.
Ma mère aussi a été trompée par mon père, un très bel homme, un séducteur, qui a fini par la quitter. Je l’ai vue très malheureuse et, bien sûr, elle multipliait les scènes. Dès l’enfance, je me suis dit que lorsqu’on aime on est toujours déçue et trompée. Malgré tout, je pensais que j’allais conjurer ce mauvais sort. Je n’ai jamais manqué de confiance en moi. Je me trouvais jolie et intelligente, je voulais fonder un couple solide et fidèle.
Pourtant, fatalement, j’ai poursuivi la « tradition » familiale : je me méfiais de toutes les femmes. Mon premier mari, père de ma fille aînée, m’a trompée avec sa comptable et m’a quittée. Mais cela s’est fait sans trop de blessures mutuelles. Ce qui n’a pas été le cas avec mon deuxième mari, avec qui j’ai eu deux enfants. Cette fois, j’étais tombée sur un manipulateur qui s’est mis à attiser mon sentiment de jalousie. Un séducteur-né comme mon père. Une femme tournait autour de lui ou, du moins, tous les indices que je rassemblais m’amenaient à cette conclusion. J’ai commencé à vivre l’enfer. Cette femme est devenue une obsession.
Mon compagnon faisait tout pour alimenter ce sentiment. Il m’a dit qu’il avait noué avec cette fille une amitié très particulière, tout à fait platonique mais à laquelle il tenait. Souvent, il me téléphonait en me disant : « Ce midi, je dîne avec elle. » Et ma jalousie montait. Je me sentais exclue et je ne le digérais pas.
Un jour, en épluchant un relevé de banque, j’ai constaté qu’il avait acheté en double le livre et le CD qu’il m’avait offerts à Noël. Je n’ai eu aucun doute : c’était pour les donner aussi à cette fille. Il a fini par me l’avouer.
En menant discrètement une enquête auprès de ses collègues, je n’ai eu aucun mal à trouver le nom et les coordonnées de cette amie si « particulière ». Je ne suis pas une jalouse passive : au lieu de broyer du noir dans mon coin, j’agis. J’ai eu le culot d’appeler cette femme et de lui dire que j’aimerais la connaître. Elle m’a répondu : « Je suis l’amie de votre mari et je n’ai aucune envie d’être la vôtre. » Cela n’a rien fait pour atténuer mon mal.
Bien que mon compagnon ait continué à nier qu’il y ait quoi que ce soit de sexuel entre eux, je ne pouvais plus supporter qu’il consacre autant de temps à cette amitié. À la maison, l’atmosphère pourrissait. Les enfants vivaient mal cette situation et se regroupaient autour de leurs amis. J’étais devenue une experte en espionnage. J’avais repéré la voiture de ma rivale. Le soir, en promenant le chien, non seulement j’encourageais l’animal à se soulager sur ses pneus, mais il m’est arrivé plusieurs fois de rayer sa carrosserie avec une clé. Insomniaque, je me suis mise à l’appeler en pleine nuit : pas question qu’elle dorme alors que je me rongeais les sangs.
De guerre lasse, mon mari a fini par se tourner vers d’autres relations. Cette fois, ce n’était plus platonique. Ses absences se sont multipliées. Il est devenu fuyant, ce qui excitait d’autant plus ma jalousie. Mais j’avais mon réseau d’informateurs. Je savais quel serveur de restaurant interroger pour savoir s’il était passé manger, et avec qui.
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