Je m’appelle Catherine. J’ai 32 ans et, depuis environ 10 ans, je me bats contre un ennemi tenace tapi au fond de moi : l’envie de manger compulsivement. Je suis boulimique, mais je préfère dire outremangeuse. Dans boulimique, il y a l’idée de « boule », que je n’aime pas.
Mon problème s’est déclenché après un avortement. J’avais 24 ans. Jusque-là, j’avais toujours été belle et mince. J’avais du charme et je savais m’en servir. À la fin de mes études en administration au cégep, j’étais carriériste : je n’avais aucune intention de devenir mère. Ce fut un véritable choc quand j’ai appris que j’étais tombée enceinte malgré le moyen de contraception que j’utilisais – le condom.
Jamais je n’aurais imaginé réagir comme je l’ai fait. Mon copain et sa famille souhaitaient que je garde l’enfant. Ma mère, avec qui je vivais encore, me recommandait l’avortement – il faut dire qu’elle m’a eue à 14 ans. Tout d’un coup, je doutais. Je sentais, quelque part en moi, s’éveiller le goût de donner la vie. Mais cela ne s’insérait tellement pas dans mes plans : je m’étais toujours vue célibataire, professionnelle, vêtue d’un tailleur. Comme me le dictait si clairement ma tête, je me suis fait avorter.
Mais dans les mois qui ont suivi, ç’a été horrible. Je n’arrêtais pas de penser à cet enfant. Je m’enfermais chez moi de peur de croiser dans la rue une poussette ou une femme enceinte. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait : je pleurais tout le temps. Ce devait être une dépression. Personne autour de moi ne s’en est aperçu – pas même moi. Mon couple n’a pas survécu à l’épreuve. Esseulée, je me suis alors mise à manger, trop et de façon compulsive. La nourriture était mon remède, mon réconfort, ma consolation.
Moi qui avais toujours eu une vie sociale remplie, je ne sortais plus, sauf pour aller à mes cours. Bien calée dans un canapé, je passais mes soirées à vider des pots de crème glacée, des sacs de chips et de « crottes de fromage ». Plus c’était calorique, plus j’en voulais pour remplir ce vide en moi. C’était aussi une manière de me punir : j’avais des remords au sujet de l’avortement. Ce bébé aurait pu devenir ma raison de vivre, nous aurions pu être heureux...
Je me chicanais sans cesse avec ma mère, avec qui je m’étais pourtant toujours bien entendue jusque-là. Elle n’en pouvait plus de me voir échouée comme une baleine sur le divan. Voyant que je prenais du poids, elle s’est mise à cacher les biscuits, les gâteaux, le chocolat. Un jour, elle m’a dit : « Catherine, je préfère te le dire plutôt que quelqu’un d’autre le fasse : tu es grosse. » En quelques mois, j’étais passée de 59 à 66 kilos.
Plutôt que de m’aider, le commentaire de ma mère a aggravé la situation. J’ai continué à m’empiffrer, mais en cachette. J’achetais à l’épicerie des gâteries que je dissimulais dans les tiroirs de mon lit. J’allais aussi plus souvent au resto manger tout ce qui me faisait envie, à l’abri du regard de ma mère. Je grossissais toujours. Je ne m’aimais pas mais, au point où j’en étais, je me disais : « Quelle différence ça peut faire, une barre de chocolat de plus. »
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